À Yaoundé, la facture des contentieux publics révèle un problème plus large
Quand un État perd plusieurs arbitrages en peu de temps, la question n’est pas seulement juridique. Elle devient budgétaire, politique et très concrète pour les Camerounais : chaque condamnation pèse sur les marges de manœuvre de Yaoundé, alors que les besoins restent élevés dans les routes, l’énergie, la santé et les équipements publics. Au Cameroun, la dernière addition évoquée par la presse dépasse 446 milliards de FCFA, soit un montant qui illustre le coût cumulé de dossiers mal gérés, mal exécutés ou mal soldés.
Le pays ne part pas d’une page blanche. Le Cameroun est engagé dans un programme avec le Fonds monétaire international, tandis que la dette publique reste suivie de près par les institutions financières et les bailleurs. Dans la zone CEMAC, où la discipline budgétaire est un enjeu collectif, chaque sortie imprévue fragilise un peu plus l’équilibre des comptes et la crédibilité contractuelle de l’État.
Trois dossiers, trois secteurs, une même note finale
Les trois contentieux mis en avant concernent des domaines différents, mais leur logique est la même : pétrole, infrastructures et mines. Le premier dossier concerne la Société nationale de raffinage, la SONARA, à propos de livraisons de brut impayées à Sahara Energy. La Cour suprême du Royaume-Uni a refusé, le 29 juin 2026, l’autorisation de former un nouveau recours, laissant en place la décision favorable à la société venderesse. Le montant généralement retenu dans la presse spécialisée est d’environ 42,8 milliards de FCFA.
Le deuxième dossier touche au stade d’Olembé, à Yaoundé. Le tribunal arbitral du CIRDI a condamné l’État du Cameroun à verser environ 51,5 milliards de FCFA à Piccini, après la rupture du contrat et l’éviction de l’entreprise italienne du chantier. Plusieurs médias spécialisés indiquent que la sentence a été notifiée début septembre 2026 et qu’elle retient une expropriation illégale ainsi qu’un défaut de traitement juste et équitable.
Le troisième dossier est minier. Il concerne Sundance Resources et Cam Iron, autour du projet de fer de Mbalam. La société australienne a annoncé en juillet 2026 une sentence arbitrale finale rendue par un tribunal de la CCI. Selon les reprises de presse, l’ardoise atteindrait environ 353 milliards de FCFA. C’est ce troisième poste, à lui seul, qui gonfle fortement le total avancé par les observateurs.
Les trois montants additionnés conduisent à une facture supérieure à 446 milliards de FCFA. Le chiffre doit toutefois être lu avec prudence : il agrège des décisions et des estimations de presse sur des contentieux distincts, à des stades procéduraux différents. Mais la tendance, elle, est claire. Le Cameroun accumule les litiges coûteux, et chacun d’eux renvoie à des défaillances dans la préparation, l’exécution ou la clôture des contrats publics.
Ce que ces condamnations disent de la gouvernance publique
Le débat ne se limite pas aux montants. Il porte sur la qualité de la commande publique, la rigueur des signatures de contrats et la capacité de l’administration à documenter ses décisions. Le Cameroun a déjà été confronté à des arriérés de paiement internes, à des dettes croisées entre l’État et certaines entreprises publiques, et à des réformes encore inachevées dans la passation des marchés. Le rapport du FMI de 2024 rappelait que le gouvernement avait dû inventorier et apurer plusieurs arriérés, tandis que le système COLEPS, censé renforcer la transparence des marchés, restait encore insuffisamment utilisé.
C’est là que se trouve l’enjeu principal. Une condamnation arbitrale ne frappe pas seulement un budget ministériel. Elle réduit l’espace disponible pour financer des priorités ordinaires : entretien des routes, équipements hospitaliers, écoles, rémunérations ou investissements dans les zones reculées. Dans un pays où les collectivités décentralisées ont besoin de ressources prévisibles, ce type de choc financier alimente aussi un sentiment de distance entre les décisions prises au sommet et leurs conséquences dans la vie quotidienne. Cette lecture rejoint les inquiétudes exprimées par des voix camerounaises de la société civile et de l’économie, qui y voient le symptôme d’une gouvernance trop souvent défensive.
Le silence officiel observé autour de ces affaires alimente lui aussi la défiance. En matière de contentieux internationaux, la communication tardive ou fragmentaire a un coût politique. Elle laisse les chiffres circuler sans cadre d’explication et renforce l’idée que l’État subit ses dossiers au lieu de les piloter. Pour un pays qui cherche à préserver l’attractivité de ses projets miniers, énergétiques et d’infrastructures, la question dépasse donc le tribunal. Elle touche à la confiance des investisseurs, mais aussi à la crédibilité de l’administration camerounaise dans toute la chaîne contractuelle.
Une alerte camerounaise, mais aussi un signal pour l’Afrique centrale
Le cas camerounais résonne au-delà de Yaoundé. Dans l’espace CEMAC, où les États veulent mobiliser davantage de capitaux privés pour les routes, les ports, l’énergie ou les mines, la sécurité juridique des contrats devient un sujet régional. Les arbitrages internationaux ne concernent pas seulement un gouvernement : ils influencent la prime de risque appliquée à tout un marché. Si les litiges se multiplient, les financements deviennent plus chers et les partenaires plus prudents.
Le dossier de Mbalam le montre bien. Il touche à un projet minier structurant pour le Cameroun, mais aussi à des attentes plus larges sur la valorisation des ressources, la connectivité ferroviaire et l’intégration économique sous-régionale. Dans une Afrique centrale encore en quête de chaînes de valeur industrielles, chaque blocage prolongé d’un grand projet pèse sur les ambitions de transformation. À court terme, les prochains points de vigilance sont donc connus : l’exécution des sentences, le traitement des recours éventuels, et la manière dont le gouvernement camerounais expliquera désormais ses engagements à ses partenaires économiques.