À Kinshasa, l’assainissement est aussi une affaire d’ordre public
Dans une capitale où les déchets s’accumulent vite et où la voirie reste souvent débordée, le nettoyage des rues dépasse la simple question de propreté. À Kinshasa, il touche à la santé, à la circulation, mais aussi à la manière dont l’État occupe l’espace public.
Depuis plusieurs mois, les autorités congolaises ont confié une partie de cette mission au Service national, une structure rattachée à la présidence de la République démocratique du Congo et dotée d’un fonctionnement à part, à la frontière du civil et du militaire. Le mouvement s’inscrit dans une logique plus large de reprise en main de la capitale, alors que les embouteillages, les dépotoirs sauvages et l’encombrement des artères restent des sujets quotidiens pour les habitants de Kinshasa.
Cette orientation ne surgit pas de nulle part. Le 30 mai 2026, la Présidence a annoncé la mise en place d’une Task force chargée de la salubrité et de la circulation routière dans la ville-province. Radio Okapi a ensuite confirmé, le 18 juillet 2026, le lancement effectif de travaux d’assainissement menés par le Service national sur plusieurs axes de la capitale. Le dispositif a donc été installé progressivement, avec une forte visibilité politique. La Présidence congolaise et Radio Okapi ont tous deux documenté cette montée en puissance.
Des ex-« kulunas » transformés en agents de terrain
Le fait le plus frappant tient à la composition de ces équipes. Plusieurs dizaines de jeunes, parfois présentés comme d’anciens membres de gangs urbains, ont été intégrés dans ce chantier de salubrité après une formation au sein du Service national. Dans le vocabulaire local, les « kulunas » désignent des bandes de jeunes impliquées dans des violences de rue et des vols à Kinshasa. Le Service national affirme leur offrir une réinsertion par un parcours civique, technique et disciplinaire.
Des médias congolais ont rapporté que cette opération concernait plusieurs milliers de recrues. EcoVie.cd a évoqué, le 18 juin 2026, l’intégration de 5 000 anciens « kulunas » dans la campagne d’assainissement. BETO, de son côté, a parlé de 4 000 à 5 000 « bâtisseurs » déployés sur les 24 communes de Kinshasa. Ces ordres de grandeur restent proches, mais ils ne sont pas présentés de manière totalement uniforme selon les sources. La prudence s’impose donc sur le chiffre exact, même si tous les récits convergent vers une mobilisation massive. EcoVie.cd et BETO confirment cette tendance.
Sur le terrain, le dispositif a produit des effets visibles. Plusieurs artères, places publiques et axes très fréquentés ont été débarrassés de déchets, de boues et d’occupations anarchiques. Le boulevard Lumumba, l’une des grandes portes d’entrée de Kinshasa, a notamment été cité parmi les sites concernés. Mais l’adhésion populaire n’efface pas les critiques. Certaines voix relèvent des cas d’intimidation, de brutalité ou d’usage excessif de la force dans l’espace public. Là encore, l’attribution est essentielle : il s’agit d’accusations et de témoignages, non d’un constat définitivement tranché par une enquête judiciaire publique.
Un test de gouvernance pour Kinshasa, mais aussi pour toute la région
À Kinshasa, la question centrale n’est pas seulement de savoir si les rues sont nettoyées aujourd’hui. La vraie interrogation est celle de la durabilité. Quand les équipes quittent un secteur, les déchets réapparaissent souvent si la collecte régulière, les bacs publics, le traitement final et la discipline urbaine ne suivent pas. Autrement dit, le balai seul ne suffit pas. Il faut une chaîne complète : collecte, transport, traitement, financement et contrôle.
C’est précisément là que se joue l’enjeu politique. En confiant l’assainissement à une structure militaire sous autorité présidentielle, les autorités congolaises affichent une réponse rapide à un problème visible. Elles cherchent aussi à transformer un groupe longtemps associé à la violence urbaine en force de travail encadrée. Pour les habitants, le bénéfice est immédiat quand une rue redevient praticable. Pour les commerçants, les chauffeurs de taxi-moto et les usagers des marchés, chaque trottoir libéré peut fluidifier l’activité. Mais pour les communes, la ville-province et les services techniques, la question demeure : qui entretient, qui finance, qui coordonne ?
Le débat renvoie également à la place de Kinshasa dans les priorités nationales. La capitale concentre population, services, administration et économie informelle. Quand elle dysfonctionne, c’est toute l’image de l’État congolais qui vacille. À l’inverse, un résultat visible peut devenir un signal politique fort, surtout à l’heure où la RDC cherche à améliorer la gouvernance urbaine, l’hygiène publique et la gestion des déchets. Des projets plus structurants existent aussi, notamment autour de l’eau et de l’assainissement, avec la Cellule d’Exécution des Projets-Eau et les discussions sur une station de traitement des boues de vidange à Kinshasa. Cela montre que la réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire ou symbolique.
La portée dépasse enfin la seule capitale congolaise. Dans plusieurs grandes villes africaines, l’assainissement urbain est devenu un révélateur de capacité publique : Yaoundé, Abidjan, Lagos, Nairobi ou Luanda affrontent, chacune à sa manière, les mêmes tensions entre croissance démographique, pression foncière, mobilité et déchets. Kinshasa illustre donc un dilemme continental très concret : comment rendre la ville propre, ordonnée et vivable sans confondre réinsertion sociale, autorité publique et gestion durable des services urbains ? C’est cette équation que les autorités congolaises devront résoudre dans la durée, bien au-delà des opérations visibles du moment.