Quand la langue manque, c’est l’accès aux soins qui se fragilise

À Abidjan, une douleur simple peut devenir une épreuve complexe pour un Ivoirien sourd. Dans une pharmacie, il faut parfois improviser avec des gestes, attendre un appel vidéo, puis enfin trouver quelqu’un qui traduise. Ce détour prend du temps. Il crée surtout une barrière invisible dans un pays où la circulation de l’information passe encore trop rarement par la langue des signes.

La Côte d’Ivoire compte pourtant un cadre légal sur le handicap depuis la loi d’orientation de 1998. L’État a aussi réaffirmé, en 2025, son engagement à protéger les droits des personnes handicapées en avançant vers la ratification du protocole africain correspondant. Sur le papier, le cap existe. Dans la pratique, les services utiles au quotidien restent inégalement accessibles.

Une réalité quotidienne pour les personnes sourdes en Côte d’Ivoire

Le cas de Gildas, menuisier sourd, illustre un problème plus large. Sans interprète, la consultation médicale, l’achat de médicaments ou une simple démarche administrative peuvent devenir pénibles, voire inachevées. Les associations ivoiriennes qui défendent les personnes sourdes décrivent la même difficulté depuis des années : l’absence d’interprétation ferme l’accès aux hôpitaux, aux commissariats, aux écoles et aux services publics.

Les autorités publiques reconnaissent d’ailleurs ce besoin. Des sessions de formation ont été organisées pour des enseignants, encadreurs et travailleurs sociaux en langue des signes, braille et pédagogie différenciée. Le gouvernement cite aussi l’existence d’institutions spécialisées, comme l’École ivoirienne pour les Sourds, à Yopougon, qui vient encore de recevoir un nouveau bâtiment scolaire en avril 2026. Ces signaux montrent une prise de conscience. Ils ne suffisent pas encore à combler le déficit d’interprètes dans les lieux de vie ordinaires.

La question est d’autant plus sensible qu’elle touche à l’accès à la santé, mais aussi à la justice et à l’identité administrative. Dans un commissariat ou devant un parquet, une mauvaise compréhension peut modifier un nom, un âge ou une version des faits. Pour une personne sourde, l’erreur n’est pas seulement technique. Elle peut devenir sociale, juridique et parfois durable. C’est pourquoi la demande d’interprètes ne relève pas du confort. Elle touche à la sécurité des droits.

Ce que révèle le manque d’interprètes

Le problème dépasse Abidjan. Il touche aussi les zones de l’intérieur, où les services spécialisés sont plus rares et les déplacements plus coûteux. Pour une famille, trouver un interprète revient souvent à mobiliser un proche, un enfant ou un contact associatif. Ce système de dépannage pèse sur les ménages, surtout quand la personne concernée doit consulter plusieurs fois ou se rendre dans une administration éloignée. L’exclusion n’est alors pas théorique. Elle se paie en temps, en transport et parfois en renoncement.

La Côte d’Ivoire a pourtant commencé à structurer des réponses. Le gouvernement évoque des quotas d’emploi, un fonds pour l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap et des campagnes de sensibilisation. Mais l’enjeu spécifique de l’interprétariat reste moins visible que d’autres politiques publiques. Or la langue des signes n’est pas un outil d’appoint. C’est une langue à part entière, avec sa grammaire, son vocabulaire et sa logique propre. La reconnaissance de fait doit donc s’accompagner d’un marché de formation, de recrutement et de rémunération des interprètes.

Le chiffre souvent avancé de 75 000 personnes sourdes en Côte d’Ivoire circule dans plusieurs récits de terrain, mais il reste à manier avec prudence faute de recoupement statistique solide dans les sources publiques consultées. En revanche, le bilan officiel du gouvernement parle de 500 000 personnes en situation de handicap toutes catégories confondues. Cela rappelle un point essentiel : la surdité ne concerne pas une marge, mais une part significative de la population qui a besoin de services adaptés.

Un enjeu ivoirien, mais aussi ouest-africain

Dans l’espace CEDEAO, où la libre circulation et l’intégration régionale sont souvent mises en avant, l’accessibilité reste encore trop dépendante des initiatives locales. La Côte d’Ivoire peut jouer un rôle moteur, à condition de passer des annonces à l’organisation concrète. Former davantage d’interprètes, en créer dans les hôpitaux, les mairies, les tribunaux et les commissariats, puis les intégrer dans les budgets publics changerait la vie quotidienne plus sûrement que de longs discours sur l’inclusion.

La portée continentale est claire. En Afrique, les droits des personnes handicapées avancent quand les États traduisent les textes en services accessibles. La ratification annoncée du protocole africain sur les droits des personnes handicapées s’inscrit dans cette logique. Elle place la Côte d’Ivoire face à une exigence simple : faire en sorte qu’un citoyen sourd puisse, à Yamoussoukro comme à Abidjan, se faire comprendre sans dépendre d’une faveur ou d’un téléphone vidéo. C’est à ce niveau que se mesure, concrètement, l’inclusion.