Un projet gazier qui se joue aussi dans les ports, la logistique et l’emploi local

Au Mozambique, les grands projets énergétiques ne se lisent pas seulement dans les bilans financiers. Ils se mesurent aussi à la place faite aux entreprises nationales, aux infrastructures portuaires et aux emplois qualifiés qui restent dans le pays. À Cabo Delgado, dans le nord du Mozambique, cette équation est devenue centrale pour Rovuma LNG, le mégaprojet d’ExxonMobil dans le bassin du Rovuma. Le dossier avance par étapes, et les derniers contrats annoncés montrent que la préparation technique s’accélère, même si la décision finale d’investissement n’a pas encore été prise.

Ce sujet dépasse toutefois le seul cadre national. Le Mozambique appartient à la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, qui réunit 16 États membres, et à l’Union africaine, dont Maputo fait partie depuis 1975. Dans cette région, les projets gaziers sont scrutés à la fois comme leviers de croissance, instruments de recettes publiques et tests de souveraineté économique.

Ce que révèlent les derniers contrats attribués

ExxonMobil Mozambique, au nom des partenaires de Mozambique Rovuma Venture, a signé une lettre d’intention avec Saipem et Jan de Nul pour les services d’ingénierie, d’approvisionnement et de support technique de la partie amont du projet. Cette étape concerne notamment le développement détaillé de 18 puits, ainsi qu’un réseau de pipelines et de collecteurs sous-marins, en vue d’une décision finale d’investissement visée en 2026.

Dans le même mouvement, deux entreprises mozambicaines, CFML Logistic S.A. et Alistair Group Mozambique LDA, ont obtenu des contrats de services de base logistique à Pemba. CFML Logistic est appelée à gérer le foncier et les infrastructures de base jusqu’au terminal portuaire de Pemba. Alistair Group Mozambique doit, elle, assurer les opérations de soutien aux campagnes de forage et aux activités en mer. Pour ExxonMobil, cette attribution illustre l’idée de contenu local, c’est-à-dire la part de biens, de services et de compétences fournis par des acteurs du pays hôte.

Cette séquence contractuelle s’inscrit dans une montée en cadence déjà visible depuis plusieurs mois. En juin 2026, Standard Bank estimait que Rovuma LNG pourrait ajouter environ 11 milliards de dollars par an au PIB mozambicain. La même étude évoquait un effet opérationnel de 8 milliards de dollars et environ 150 000 opportunités d’emploi à travers le pays. Ces projections doivent être lues avec prudence, car elles dépendent de la réalisation effective du projet et de sa montée en production. Mais elles confirment l’ordre de grandeur du pari économique.

Un projet repensé après l’arrêt de 2021

Rovuma LNG s’inscrit dans le bloc offshore Area 4, au large de la province de Cabo Delgado. Le projet prévoit 12 modules de 1,5 million de tonnes chacun, pour une capacité totale de 18 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié par an. ExxonMobil précise aussi que cette phase initiale ferait de RLNG l’un des plus grands investissements privés jamais réalisés en Afrique, à condition que la FID soit bien validée.

Le consortium Mozambique Rovuma Venture regroupe l’entreprise publique Empresa Nacional de Hidrocarbonetos, l’italien Eni, China National Petroleum Corporation, le sud-coréen Korea Gas Corporation et XRG, l’entité émiratie entrée au capital après le rachat de la participation de Galp. ExxonMobil est l’opérateur délégué du projet. Cette architecture illustre le modèle habituel des grands développements gaziers mozambicains : une ressource nationale, des partenaires multiples, et une forte dépendance aux décisions de capitaux internationaux.

Le projet avait été suspendu après les attaques armées de 2021 dans le nord de Cabo Delgado, puis la clause de force majeure avait gelé le chantier. ExxonMobil indique désormais que cette force majeure a été levée et que Rovuma LNG poursuit sa phase FEED, c’est-à-dire le travail d’ingénierie de base qui précède l’investissement final. Dans les faits, cette levée ne garantit pas encore un chantier, mais elle signale que le dossier a quitté la zone d’arrêt pur pour revenir dans une logique de préparation active.

Le gouvernement mozambicain, de son côté, suit aussi la trajectoire d’autres projets gaziers du bassin du Rovuma. Le retour progressif de Mozambique LNG, dans l’Area 1, a montré en janvier 2026 que la sécurité reste un paramètre décisif pour les investisseurs comme pour l’État. Cette reprise donne un cadre au dossier Rovuma LNG : à Cabo Delgado, l’économie du gaz reste indissociable de la stabilité sécuritaire, des garanties publiques et de la capacité à protéger les personnels, les routes, les ports et les sites industriels.

Les enjeux pour Maputo, Cabo Delgado et la région

Pour Maputo, l’enjeu est double. D’un côté, il y a la promesse de recettes futures, d’emplois et d’infrastructures. De l’autre, il y a la nécessité d’éviter qu’un projet aussi vaste ne reste un simple chantier offshore piloté depuis l’extérieur. Les contrats confiés à CFML Logistic et à Alistair Group Mozambique sont donc plus que symboliques. Ils disent que la chaîne de valeur locale commence à être intégrée à la préparation du projet, en particulier autour de Pemba, un nœud logistique important pour le nord du pays.

Pour Cabo Delgado, l’impact dépendra surtout de la traduction concrète des promesses. Dans une province marquée par la violence armée et par les déplacements, l’enjeu n’est pas seulement le volume des revenus annoncés. Il s’agit aussi de savoir si les activités industrielles créeront des emplois stables, des marchés pour les petites et moyennes entreprises, et des infrastructures utiles au-delà du gaz. ExxonMobil met d’ailleurs en avant un local spend d’environ 6 milliards de dollars et un impact sur la main-d’œuvre mozambicaine pendant les phases offshore et onshore. Là encore, l’enjeu sera la part réellement captée par des entreprises et des travailleurs du pays.

À l’échelle régionale, Rovuma LNG rejoint une compétition plus large pour attirer capitaux, ingénierie et contrats dans l’océan Indien et en Afrique australe. La SADC regarde avec attention ces projets, car ils peuvent alimenter les recettes d’exportation, renforcer les corridors logistiques et, à terme, soutenir les échanges énergétiques régionaux. Mais ils rappellent aussi une réalité simple : sans sécurité durable, sans institutions solides et sans contenu local crédible, les mégaprojets risquent de produire plus de valeur externe que de transformation interne.

La prochaine étape sera donc la plus sensible : la décision finale d’investissement. Si elle intervient bien en 2026, elle dira si Rovuma LNG entre enfin dans la phase décisive ou s’il reste suspendu aux arbitrages financiers, techniques et sécuritaires. Pour le Mozambique, le dossier ne porte pas seulement sur un projet gazier. Il engage une stratégie de développement, de souveraineté économique et d’ancrage régional dont l’Afrique australe suit déjà les contours.