Quand les écrans se déplacent, c’est tout un pays qui cherche encore sa place

Au Soudan, le cinéma ne manque pas seulement de salles. Il manque de stabilité, de circuits de diffusion et, depuis 2023, d’un territoire sûr où tourner. Pourtant, des cinéastes soudanais continuent d’écrire, de filmer et de monter des œuvres qui parlent de Khartoum, d’exil et de mémoire, souvent pour des spectateurs rencontrés à l’étranger avant d’être vus chez eux.

Ce déplacement du regard n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’un pays où la culture reste vivante, même quand les infrastructures se sont effondrées, et où l’espace public se recompose aussi dans la diaspora, notamment au Caire, à Nairobi, à Paris ou ailleurs en Europe. Le festival Arkawït, organisé à Paris du 2 au 6 septembre 2026, s’inscrit justement dans cette géographie éclatée.

Un héritage ancien, brisé par la fermeture de l’espace public

À l’indépendance, en 1956, le Soudan comptait un réseau de salles qui faisait de lui l’un des foyers précoces du cinéma africain. Plusieurs sources rappellent qu’on y trouvait alors des dizaines de cinémas, dont une concentration notable à Khartoum, avant le long recul engagé à la fin du XXe siècle.

Le tournant s’est durci avec la prise de pouvoir d’Omar el-Béchir en 1989. Les témoignages et travaux de référence convergent sur la fermeture progressive des salles, la mise au pas des institutions culturelles et la disparition des circuits de distribution. L’ancien cinéma Coliseum de Khartoum, devenu un poste de police anti-émeute, est souvent cité comme symbole de cette rupture.

La décennie 1990 a accentué l’isolement. Les sanctions internationales et l’effondrement économique ont rendu plus difficile l’importation de films, de pellicules et d’équipements. À partir de là, le cinéma soudanais a survécu par fragments, sans marché domestique solide et sans politique publique capable de soutenir durablement la production.

La relève s’est formée dans les interstices

Malgré ce contexte, une génération de cinéastes a relancé la création à partir des années 2000. Le numérique a permis de contourner une partie des obstacles matériels. Des ateliers, des collectifs et des structures comme la Sudan Film Factory ont alors joué un rôle décisif dans la formation et la transmission.

Créée autour de 2009, avec l’appui du Goethe-Institut, cette structure a formé plus de 300 jeunes cinéastes selon plusieurs sources concordantes. Elle a contribué à recréer un minimum de chaîne professionnelle là où l’école, les financements et les salles faisaient défaut.

C’est aussi dans cette période qu’ont émergé des films devenus emblématiques. Talking About Trees, qui raconte l’obstination de cinéastes soudanais à rouvrir une salle à Khartoum, ou You Will Die at Twenty, révélé au moment de la révolution de 2019, ont montré la vitalité d’un cinéma contraint de penser sa propre disparition.

L’exil n’est plus seulement une conséquence, il est devenu un lieu de production

La guerre déclenchée le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a aggravé une crise déjà profonde. L’ONU et le HCR décrivent aujourd’hui le Soudan comme la plus grande crise de déplacement interne au monde, avec plus de 11 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays fin 2024, puis près de 12 millions encore déplacées dans les estimations disponibles en 2026.

Dans ce contexte, le cinéma ne s’exile plus seulement par ses auteurs. Il s’exile aussi par ses tournages. Le documentaire Khartoum, commencé dans la capitale soudanaise, a été réorganisé et poursuivi à Nairobi lorsque les réalisateurs et plusieurs participants sont devenus réfugiés. Cette bascule illustre un phénomène plus large : la création soudanaise se fabrique désormais hors du pays, faute d’un espace sécurisé et continu à Khartoum.

Le cas de Goodbye Julia, premier long métrage soudanais présenté en Sélection officielle à Cannes en 2023, montre aussi cette dépendance croissante à des coproductions et à des réseaux extérieurs. Les capitaux, la circulation des œuvres et les lieux de projection se trouvent souvent ailleurs que dans le pays où naît l’histoire racontée.

Ce que cela dit du Soudan, et de la région

Le cinéma soudanais raconte une contradiction très africaine, mais rarement dit avec cette clarté : un pays peut conserver une mémoire artistique forte tout en perdant ses infrastructures culturelles. Au Soudan, la question n’est pas seulement celle de la création. Elle touche aussi à la circulation des œuvres, au droit d’ouvrir une salle, à la capacité de former, distribuer et conserver.

Cette fragilité culturelle s’inscrit dans une crise politique plus large. L’Union africaine a rappelé en juin 2026 son attachement à l’unité, à la souveraineté et à l’intégrité territoriale du Soudan, tout en appelant à un processus politique inclusif. L’IGAD, organisation régionale de la Corne de l’Afrique, insiste pour sa part sur la nécessité d’un règlement soudanais, alors que les institutions nationales restent fragmentées par la guerre.

Le secteur culturel ne vit pas en marge de cette crise. L’UNESCO a multiplié en 2026 les actions de sauvegarde du patrimoine au Soudan, notamment à Khartoum, preuve que la reconstruction ne concerne pas seulement les routes et les ministères, mais aussi les musées, les archives et les métiers de la mémoire. Le cinéma entre pleinement dans cette bataille.

À court terme, l’enjeu est simple et lourd à la fois : savoir si une industrie peut renaître sans salles nationales, sans sécurité durable et sans circulation normale des personnes. À plus long terme, le Soudan teste une idée plus vaste pour le continent : comment préserver des industries culturelles quand la guerre disperse les artistes, déplace les publics et reconfigure les capitales de la création.