Quand la philanthropie change d’échelle
À Venise, une vente caritative a fait plus que lever des fonds. Elle a surtout cherché à déplacer le centre de gravité d’un réseau né en Pologne vers un espace de circulation plus large, où l’Europe, l’Afrique et les industries créatives se rencontrent sur le même terrain. Dans ce type de rendez-vous, le montant récolté compte, bien sûr. Mais le signal politique et culturel compte autant.
Le décor n’a rien d’anodin. Venise accueille cette année la 61e Biennale d’art, et la ville reste un carrefour symbolique des échanges artistiques internationaux. En parallèle, Addis-Abeba demeure un autre centre de gravité africain : c’est là que se trouvent le siège de l’Union africaine et une partie des institutions qui structurent la diplomatie du continent. L’Éthiopie appartient aussi à l’IGAD, l’organisation de coopération de la Corne de l’Afrique, où elle compte parmi les États fondateurs.
Ce qui s’est joué à l’Hôtel Cipriani
Le 10 septembre, l’Hôtel Cipriani de Venise a accueilli la première édition italienne de Top Charity, présentée comme la première sortie internationale de cette initiative née à Varsovie en 2022. Selon les organisateurs, la soirée a permis de réunir 3,034 millions d’euros au profit de projets sociaux, éducatifs et culturels. Le programme a réuni mécènes, collectionneurs, artistes et entrepreneurs autour d’une vente aux enchères et de lots dits d’« expériences ».
Le résultat reste inférieur à celui de Varsovie, où l’édition de mai 2026 avait atteint environ 20 millions d’euros en 90 minutes, mais l’objectif n’était pas le même. L’enjeu était de faire passer l’opération d’un cadre national à une scène plus internationale. Les organisateurs revendiquent déjà plus de 55 millions d’euros mobilisés depuis 2022 et 238 projets soutenus.
La soirée a aussi été marquée par un accord-cadre de trois ans signé à Paris, quelques jours plus tôt, entre l’UNESCO et la fondation d’Omenaa Mensah. Le document prévoit 1 million d’euros d’engagement de la fondation en faveur de l’éducation, de la culture, du patrimoine et de l’économie créative. L’UNESCO précise que ce partenariat fait de cette fondation la première fondation privée polonaise à travailler ainsi avec elle.
L’Éthiopie mise en récit, au-delà du gala
À Venise, l’Éthiopie n’a pas été traitée comme un simple décor d’exotisme. Elle a servi de fil narratif. L’un des lots les plus visibles était une expédition privée de huit jours intitulée « Au berceau de la civilisation : Éthiopie et Érythrée », adjugée 390 000 euros. Un autre point fort tenait à la présence d’artistes africains dans la sélection mise aux enchères. Le peintre éthiopien Tegene Kunbi, exposé cette année au pavillon de l’Éthiopie à la Biennale de Venise, y figurait avec une œuvre vendue 60 000 euros.
Ce choix dit quelque chose d’important. L’Éthiopie est un pays où l’art contemporain gagne en visibilité internationale, tandis que le patrimoine historique et spirituel continue d’alimenter des récits puissants. La référence à la reine de Saba et au roi Salomon, présente dans la scénographie de la soirée, s’inscrit dans cet imaginaire ancien, mais elle prend une valeur nouvelle lorsqu’elle sert de passerelle vers des projets éducatifs et patrimoniaux. Le risque, dans ce genre de mise en scène, est toujours de réduire un pays à un symbole. L’intérêt, ici, est que le symbole a été arrimé à des financements concrets.
Dans le contexte éthiopien, cette visibilité extérieure résonne aussi avec l’importance d’Addis-Abeba comme capitale diplomatique du continent. L’Union africaine y siège, tout comme plusieurs mécanismes régionaux qui lient l’Éthiopie à la Corne de l’Afrique et au reste de l’espace IGAD. Autrement dit, un événement culturel organisé en Europe peut désormais servir de vitrine à des artistes, mais aussi à des récits africains qui circulent bien au-delà du marché de l’art.
Ce que cette opération dit des rapports de force
Cette opération philanthropique illustre une évolution nette : l’art contemporain africain n’est plus seulement invité, il devient un levier de collecte, de diplomatie douce et de mise en réseau. Ce mouvement profite d’abord aux porteurs de projets sociaux et culturels, qui gagnent de nouvelles sources de financement. Il profite aussi aux artistes africains, dont la présence dans une vente de ce niveau peut élargir la reconnaissance et les prix. En revanche, il interroge la place réelle laissée aux institutions africaines dans la définition des priorités et dans la gouvernance des fonds levés.
La question n’est pas seulement esthétique. Elle est aussi politique. Quand une initiative européenne se présente comme un pont entre continents, la lecture africaine exige de regarder qui choisit les thèmes, qui bénéficie des retombées, et qui reste en marge. Le discours de partenariat peut être fécond. Il l’est davantage lorsqu’il s’appuie sur des acteurs africains identifiables, sur des institutions du continent et sur des programmes vérifiables. C’est précisément ce que le partenariat avec l’UNESCO cherche à mettre en avant, au moins dans son intention affichée.
Le cas éthiopien rappelle enfin que les récits de l’Afrique orientale circulent aujourd’hui dans plusieurs espaces à la fois : Addis-Abeba pour la diplomatie, la Corne de l’Afrique pour la sécurité et les mobilités, Venise pour l’art, Paris pour les accords culturels, et Varsovie pour la philanthropie privée. Cette circulation peut soutenir des projets utiles. Elle peut aussi concentrer beaucoup de pouvoir symbolique loin des pays concernés. C’est là que se jouera la suite : dans la manière dont les fonds annoncés seront exécutés, dont les artistes africains seront associés, et dont l’Éthiopie sera présentée, non comme un motif, mais comme un partenaire culturel à part entière.