Un conflit social qui dépasse le simple rappel de salaire

À Antananarivo, une mobilisation dans une administration aérienne dit souvent plus qu’une querelle de paie. Elle raconte aussi la fragilité des recrutements, la tension entre service public et contrôle interne, et la manière dont une réforme administrative peut se retrouver rattrapée par une enquête anticorruption.

C’est précisément ce qui se joue à l’Aviation civile de Madagascar, à Tsimbazaza, où des salariés se sont mobilisés depuis plusieurs jours. Leur revendication immédiate est sociale : obtenir le paiement effectif d’une hausse salariale de 14 % et d’une indemnité de logement. Mais le malaise est amplifié par un autre dossier, plus sensible, ouvert par le Bureau indépendant anti-corruption, le BIANCO, dans un pays où les secteurs stratégiques sont régulièrement scrutés pour leur exposition aux risques de corruption.

Le contexte institutionnel compte. L’aviation civile malgache est un organe public placé sous la tutelle du ministère des Transports et de la Météorologie, avec des règles de recrutement et d’organisation encadrées par des textes internes et par la convention collective. Dans son rapport d’audit publié en mars 2026, la Cour des comptes a justement souligné des défaillances de gouvernance dans l’établissement.

Ce que disent les audits sur les recrutements

L’enquête du BIANCO porte sur des recrutements effectués depuis 2023 au sein de l’ACM. Le rapport annuel 2023 du BIANCO confirme que l’aviation civile figurait déjà parmi les secteurs ciblés par des travaux de prévention et de cartographie des risques de corruption, aux côtés des aéroports et des ports, dans le cadre de la gestion coordonnée des frontières. Le document mentionne aussi une actualisation de l’étude sur l’aéroport international d’Ivato, menée avec les autorités compétentes, pour détecter des risques de fraude, de corruption et de trafic illicite.

Le rapport de la Cour des comptes, lui, est plus direct. Sur 196 dossiers personnels vérifiés, 42 agents recrutés ne remplissaient pas les conditions de diplôme ou d’expérience, soit 21 %. La Cour ajoute que 107 agents ont été recrutés hors procédure. Elle estime que le système mis en place est « sensible au népotisme et à la corruption », et recommande notamment de vérifier l’authenticité des diplômes et de respecter la procédure de recrutement prévue par les textes internes.

Le même audit décrit le cadre de recrutement en vigueur depuis 2023. Il rappelle qu’en avril 2023, le conseil d’administration avait autorisé de nouveaux recrutements, puis que le ministre de tutelle avait posé des conditions précises : adoption d’un nouvel organigramme et recrutement progressif, limité par la fragilité économique du secteur aérien après la pandémie. La Cour constate pourtant, dans les faits, des recrutements non transparents et insuffisamment équitables.

Cette mécanique explique en partie le climat actuel. Une quarantaine d’agents ont déjà été entendus, selon les informations disponibles, et les convocations du BIANCO pèsent sur une partie du personnel, en particulier ceux entrés en 2023. Dans un établissement qui gère un domaine sensible pour la souveraineté économique et la sécurité des flux, l’incertitude administrative devient vite un facteur de crispation collective.

À Madagascar, la gouvernance des secteurs sensibles reste un test politique

Le dossier dépasse l’ACM. Madagascar est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, depuis son admission au sommet de Gaborone en août 2005. Cette appartenance engage le pays dans des objectifs régionaux de bonne gouvernance, d’intégration des marchés et de facilitation du commerce et des investissements. Dans ce cadre, la crédibilité des administrations qui contrôlent les aéroports, les douanes et les flux transfrontaliers pèse directement sur l’image du pays.

Pour les salariés, l’affaire a un double effet. D’un côté, elle alimente la peur d’être assimilés à des irrégularités qu’ils n’ont pas forcément provoquées. De l’autre, elle fragilise des revendications pourtant classiques dans la fonction publique ou les établissements parapublics : salaire, logement, stabilité contractuelle. La direction, elle, cherche à gérer deux fronts à la fois : le dialogue social et la remise en ordre de la maison. Les deux dossiers ne se confondent pas, mais ils se télescopent dans l’opinion.

Pour l’État malgache, l’enjeu est plus large encore. Les aéroports sont des points d’entrée stratégiques pour le commerce, le tourisme et la circulation des personnes. Quand la Cour des comptes parle de procédures de recrutement insuffisantes et de risques de népotisme, elle ne décrit pas seulement un dysfonctionnement RH. Elle met en lumière un risque de capture administrative dans un secteur où la chaîne de contrôle conditionne aussi la sécurité et la réputation du pays.

La portée continentale est claire. En Afrique australe comme ailleurs, les autorités de l’aviation civile jouent un rôle de filtre sur les mobilités, les cargaisons et la conformité des opérateurs. Madagascar, qui accueille régulièrement des échanges régionaux sur la gouvernance et l’intégration, sait que la crédibilité de ses institutions techniques compte autant que les grands discours diplomatiques. La suite dépendra désormais des conclusions du BIANCO et de la capacité de l’ACM à séparer, sans ambiguïté, le dossier social du dossier d’intégrité.