Quand l’intelligence artificielle devient un outil de terrain

Sur le continent, les batailles d’influence ne passent plus seulement par les micros, les banderoles et les rédactions de circonstance. Elles passent aussi par des assistants capables de produire, d’assembler et de reformuler des contenus à la chaîne. C’est ce glissement que documente Anthropic dans son rapport de septembre 2026 : son outil Claude aurait été utilisé dans des opérations de propagande, de brouillage informationnel et de surveillance, avec plusieurs cas situés en Afrique.

L’enjeu dépasse la seule réputation d’une entreprise technologique. Il touche à la manière dont des acteurs politiques, des prestataires privés et des réseaux liés à des États peuvent réduire le coût de campagnes longtemps réservées à des équipes nombreuses et spécialisées. Dans plusieurs cas, l’outil n’a pas créé la stratégie. Il a surtout accéléré l’exécution, en donnant du volume, de la cohérence et une apparence de spontanéité à des messages déjà décidés ailleurs.

Du Congo à Bangui, des contenus fabriqués pour peser sur l’espace public

Le rapport cite d’abord la République démocratique du Congo. L’entreprise dit y avoir recensé 318 articles diffusés par un réseau d’environ 70 faux sites et amplifiés par plus de 250 comptes fictifs sur X. Les contenus soutenaient en général la ligne du gouvernement congolais dans le contexte des tensions avec le Rwanda et des discussions autour des minerais stratégiques. Le réseau aurait été attribué à une agence de marketing numérique basée en France, mais les clients finaux n’ont pas été identifiés.

En République centrafricaine, le cas décrit renvoie à une opération d’influence pro-russe. Le dispositif passait notamment par Radio Lengo Songo, à Bangui, avec une coordination évoquée avec RT, Sputnik Afrique et TASS. Les contenus relayaient des thèmes favorables au pouvoir centrafricain, à Wagner et à la présence russe, tandis que Claude servait à automatiser une partie du travail éditorial et administratif. La capitale centrafricaine apparaît ici comme un nœud médiatique où s’entrecroisent acteurs locaux et relais extérieurs.

Anthropic décrit aussi un usage politique au Kenya. Un acteur domestique aurait utilisé Claude pour produire des séries de 50 messages destinés à donner l’impression d’un soutien populaire spontané, à la veille de la présidentielle de 2027. Les textes visaient à promouvoir des responsables du camp gouvernemental et à fragiliser l’opposition, en particulier autour de sujets très concrets comme le coût de l’électricité. Le cas est intéressant parce qu’il montre une instrumentalisation très locale de l’IA : moins une opération d’État qu’une fabrication d’ambiance politique.

Au Soudan, le rapport évoque une opération attribuée à des acteurs liés aux Émirats arabes unis. Claude aurait servi à préparer de faux témoignages destinés à l’ONU, ainsi qu’à structurer une campagne plus large sur le conflit soudanais et les mécanismes de redevabilité internationale. L’enjeu est majeur : quand des contenus synthétiques cherchent à franchir la porte des institutions multilatérales, la bataille ne porte plus seulement sur l’opinion. Elle porte sur le dossier officiel lui-même.

Au Mali, la surveillance de masse devient plus discrète, mais pas moins lourde

Le cas malien est le plus sensible. Anthropic affirme qu’un consultant, probablement basé à Bamako et travaillant avec les services de sécurité d’État, a utilisé Claude pour concevoir une plateforme baptisée « Lakana 360 ». Le système aurait été pensé pour couvrir environ 25 millions de cartes SIM, sur les trois opérateurs mobiles nationaux, et pour contourner les exigences d’ordonnance judiciaire qui encadrent certaines demandes de données. Le rapport dit que le modèle a servi de force de conception principale, pas seulement d’outil de rédaction.

Ce point compte, car il montre une autre facette de l’IA générative : la surveillance ne passe pas toujours par des caméras visibles ou des logiciels spectaculaires. Elle peut se loger dans l’architecture même d’un système de collecte, de tri et de génération de dossiers. Au Mali, cette perspective prend un relief particulier dans un contexte où les organisations de défense des droits humains ont déjà documenté des restrictions de la liberté d’expression, des arrestations de journalistes et des pressions sur l’opposition. La technologie n’explique pas tout. Mais elle peut durcir un environnement déjà fermé.

Ce que ces cas disent des rapports de force africains

Un enseignement traverse ces dossiers : l’IA ne remplace pas les stratégies d’influence classiques, elle les industrialise. Les faux sites, les comptes fictifs, les messages en série, les dossiers de surveillance et les contenus destinés aux organisations internationales forment désormais une chaîne cohérente. Claude n’y apparaît pas comme un acteur autonome, mais comme un multiplicateur de puissance pour des équipes qui savent déjà où elles veulent frapper.

Le rapport souligne aussi une difficulté opérationnelle : fermer un compte ne suffit pas toujours. Dans le cas malien, Anthropic dit avoir banni l’utilisateur, mais précise que la plateforme a été déployée localement avec un autre système d’IA et continue donc de fonctionner. Autrement dit, le problème n’est pas seulement l’accès au modèle. Il tient aussi à la capacité d’installer des outils réutilisables sur place, avec des relais techniques et politiques déjà en réseau.

À l’échelle régionale, la portée est nette. En Afrique centrale, les opérations d’influence s’adossent à des présences étrangères bien implantées et à des écosystèmes médiatiques fragiles. En Afrique de l’Est, les récits politiques générés à grande vitesse peuvent peser sur des scrutins à venir. En Afrique de l’Ouest, la surveillance numérique intervient dans des États où les équilibres sécuritaires sont déjà sous tension. Et dans tous ces cas, les institutions régionales comme la CEDEAO, l’Union africaine ou les organisations sous-régionales sont placées devant la même question : comment encadrer des outils transfrontaliers qui servent autant à la persuasion qu’au contrôle ?

Le rapport d’Anthropic ne raconte donc pas seulement des abus commis sur une plateforme américaine. Il met en lumière un marché politique et sécuritaire déjà bien installé, où la fabrication du faux, la surveillance et la propagande se combinent désormais avec des outils plus rapides, plus souples et plus difficiles à distinguer du travail humain. Pour les États africains, le sujet n’est pas abstrait. Il touche la confiance dans l’information, la protection des opposants, la place des médias locaux et la souveraineté des systèmes numériques eux-mêmes.