Une mesure espagnole qui dépasse le seul registre de la mémoire

À Rabat, les dossiers du Sahara marocain ne se lisent jamais comme de simples gestes symboliques. Ils touchent à la souveraineté, aux relations avec Madrid et à l’équilibre diplomatique d’un espace déjà chargé par les questions migratoires, sécuritaires et commerciales. Dans ce contexte, le vote du Congrès espagnol sur la nationalité des Sahraouis n’a pas seulement rouvert une page coloniale : il a aussi posé une question très concrète sur les effets politiques d’un texte pensé à Madrid, mais observé de près au Maroc et dans les camps de Tindouf.

Le Sahara occidental reste, au regard des Nations unies, un territoire non autonome inscrit sur la liste onusienne depuis 1963. L’Espagne a informé l’ONU, le 26 février 1976, de la fin de sa présence dans le territoire. Depuis, le dossier oppose le Maroc et le Front Polisario, avec l’Algérie comme acteur régional central, tandis que la diplomatie marocaine présente l’autonomie sous souveraineté marocaine comme la seule issue crédible.

Ce que Madrid a approuvé, et pourquoi cela compte à Rabat

Le 10 septembre 2026, le Congrès des députés espagnol a approuvé en séance plénière le dictamen de commission d’une proposition de loi sur la nationalité espagnole des Sahraouis nés sous administration espagnole. Le texte a été adopté par 168 voix pour, 31 contre et 145 abstentions, puis transmis au Sénat. La mesure vise les personnes nées avant le 29 septembre 1977, ainsi que, dans la version relayée par la presse espagnole, leurs descendants de premier degré.

Le mécanisme retenu n’est pas anodin. Le projet prévoit une voie de naturalisation fondée sur des preuves de naissance ou d’appartenance sahraouie : ancien document d’identité espagnol, inscription au recensement de 1974, certificat de naissance, livret de famille, permis de conduire, dossier scolaire ou hospitalier, ou tout document administratif espagnol attestant d’une naissance dans l’ancien territoire avant la date limite fixée par la loi. Ce type de rédaction transforme une question historique en procédure administrative, avec des effets potentiels sur des milliers de personnes.

Les estimations varient selon les acteurs. L’agence EFE a rapporté que des groupes sahraouis évaluent le bénéfice potentiel entre 80 000 et 120 000 personnes. D’autres médias internationaux parlent de dizaines de milliers de bénéficiaires. Cette fourchette traduit surtout une réalité : le texte ne touche pas un petit cercle symbolique, mais une population dispersée entre le Sahara occidental, le sud marocain, l’Espagne et d’autres pays européens.

Une réaction marocaine mesurée, mais pas indifférente

Fait notable, Rabat n’a pas réagi par une condamnation officielle frontale au moment du vote. Au contraire, la ligne marocaine reste prudente. Le ministère des Affaires étrangères a insisté, dans d’autres séquences récentes avec l’Espagne, sur le choix souverain du Maroc d’entretenir avec Madrid une relation de bon voisinage, de confiance et de coopération, surtout depuis la déclaration conjointe du 7 avril 2022. Dans le même temps, la diplomatie marocaine a rappelé qu’elle refusait d’être utilisée comme « fonds de commerce préélectoral » dans le débat espagnol.

Cette retenue s’explique par l’état des relations bilatérales. L’Espagne reste un partenaire majeur du Maroc sur le plan commercial, sécuritaire et migratoire. Les deux pays ont réaffirmé en 2025 et 2026 leur volonté de préserver une coopération dense, y compris sur les infrastructures, l’énergie, l’eau et la gestion des flux migratoires. Pour Rabat, une rupture verbale sur le Sahara occidental pourrait fragiliser un équilibre plus large, alors que la relation avec Madrid sert aussi des intérêts concrets du royaume.

Dans l’espace marocain, plusieurs voix proches des institutions ont interprété le texte espagnol avec plus de nuance qu’un simple affront diplomatique. Ramadan Messaoud, membre du Conseil royal consultatif pour les affaires sahariennes, a estimé en juillet que Rabat n’avait « aucun problème » avec l’obtention de la nationalité espagnole par des Sahraouis. Cette lecture, relayée par des médias marocains, suggère que le Maroc voit aussi dans cette loi un possible facteur de mobilité individuelle et de desserrement politique du dossier sahraoui.

Le Sahara occidental au cœur d’un jeu d’influence plus large

Le calcul est double. D’un côté, l’Espagne réactive une responsabilité historique liée à sa présence coloniale au Sahara occidental. De l’autre, la mesure peut favoriser une sortie individuelle du conflit pour certains Sahraouis qui obtiendraient un passeport espagnol et pourraient s’installer en Europe. C’est là que le dossier prend un sens politique plus large : moins de revendication territoriale pour certains, plus de fragmentation des appartenances pour d’autres, et une nouvelle concurrence entre l’offre institutionnelle marocaine et la mémoire politique portée par le Polisario.

Le Maroc sait que ce dossier se joue aussi dans les marges. Les jeunes, les familles mobiles, les habitants des provinces du Sud, les réfugiés de Tindouf et la diaspora sahraouie ne vivent pas tous la question de la même manière. Pour les autorités marocaines, le texte espagnol peut créer des trajectoires individuelles qui desserrent le registre de la confrontation. Pour le Polisario, il peut aussi nourrir une dispersion de son capital symbolique, si une partie de la diaspora préfère la naturalisation espagnole à l’engagement militant. Cette hypothèse reste une lecture politique, mais elle éclaire la prudence de Rabat.

Il faut aussi replacer l’épisode dans une diplomatie saharienne plus large. En 2025 et 2026, le Maroc a multiplié les soutiens à son plan d’autonomie, y compris de la part d’États africains comme le Mali et le Burundi, et d’alliés extra-africains. À l’échelle régionale, cette accumulation de positions favorables renforce l’idée d’une solution politique sous souveraineté marocaine, même si l’ONU continue de traiter le Sahara occidental comme un territoire non autonome.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines

Le dossier reste ouvert au Sénat espagnol, puis à la promulgation éventuelle du texte. Côté marocain, le suivi portera surtout sur la tonalité des prochaines déclarations officielles, sur l’état réel de la coopération avec Madrid et sur la manière dont les milieux sahraouis accueilleront la loi sur le terrain. Le sujet pourrait aussi peser sur les discussions européennes autour du Sahara occidental, puisque la question de la représentation sahraouie et de la légitimité historique continue d’irrigu­er les débats sur les accords de pêche, d’agriculture et de coopération avec le Maroc.

Pour le Maroc, l’enjeu immédiat n’est donc pas seulement de contester ou d’avaliser une loi espagnole. Il consiste surtout à préserver une ligne de fermeté sur l’intégrité territoriale, tout en maintenant une relation utile avec Rabat et Madrid, au service d’intérêts concrets des deux côtés du détroit. Dans ce type de séquence, l’équilibre compte souvent davantage que le bruit.