Au Maroc, le silence des institutions laisse le champ libre aux récits concurrents
Quand une affaire touche les services de renseignement, la bataille ne se joue pas seulement dans les tribunaux. Elle se déplace aussi dans l’espace public, où chaque camp cherche à imposer sa version avant même qu’un contradictoire solide n’existe. Au Maroc, cette mécanique est connue. Elle dit quelque chose du rapport entre pouvoir, sécurité et parole publique dans un royaume où Rabat reste le centre nerveux des décisions stratégiques.
Cette fois, le point de départ est la sortie médiatique de Mehdi Hijaouy, ancien haut responsable de la Direction générale des études et de la documentation, le renseignement extérieur marocain. Son nom revient dans un moment déjà chargé par plusieurs dossiers sensibles : Pegasus, la crise de Ceuta de 2021 et les accusations anciennes liées à Zakaria Moumni, ancien champion de kick-boxing qui dénonce des sévices lors de sa détention. Ces affaires dépassent le Maroc seul. Elles touchent aussi l’Espagne, la France et, plus largement, l’Union européenne, dont les institutions ont déjà examiné l’usage du logiciel espion Pegasus.
Une riposte médiatique, pas une réponse institutionnelle
Dans les heures qui ont suivi, la réplique n’est pas venue d’un communiqué officiel du palais ou d’une mise au point détaillée des responsables mis en cause. Elle est passée par des médias marocains proches du pouvoir, qui ont choisi l’attaque personnelle. Hijaouy y est décrit comme un homme discrédité par la justice, poursuivi pour escroquerie, faux, usage de faux et facilitation d’immigration illégale. Le but est clair : faire tomber le témoin avant d’entrer dans le fond des accusations.
Cette stratégie a un avantage politique immédiat. Elle parle aux lecteurs déjà convaincus qu’un ancien officier tombé en disgrâce ne peut être qu’un faussaire. Mais elle a aussi une limite évidente : elle ne répond pas aux dates, aux noms et aux séquences que l’intéressé avance. Or, dans les dossiers de renseignement, la chronologie compte autant que la réputation. Qui a décidé quoi, à quel moment, et avec quels moyens ? Voilà la question centrale.
Ce choix de communication s’inscrit dans une pratique déjà observée. À l’été 2025, les tensions internes autour de la fuite de Hijaouy à l’étranger avaient déjà nourri une guerre de récits. Des médias proches du pouvoir avaient alors contesté des erreurs de titre ou de date, sans répondre sur le fond des soupçons évoqués autour de l’appareil sécuritaire. Le réflexe est donc ancien : corriger l’homme, contourner le dossier.
Pegasus, Ceuta, Moumni : trois dossiers, une même zone de tension
Le nom de Pegasus reste le plus sensible. Depuis les révélations de 2021, le logiciel espion israélien NSO Group a été au centre d’enquêtes européennes et françaises. Le Parlement européen a ouvert une commission d’enquête sur son usage, et plusieurs résolutions ont demandé davantage de garanties sur la surveillance des journalistes et des opposants. En 2026, de nouveaux éléments cités par la presse d’investigation ont même relancé le débat sur l’utilisation du logiciel par le Maroc depuis au moins 2017, selon une note de la DGSE française versée à l’enquête.
Le dossier de Ceuta est d’une autre nature, mais il touche au même nerf : la frontière comme instrument de puissance. En mai 2021, l’arrivée massive de migrants dans l’enclave espagnole avait provoqué une crise diplomatique aiguë entre Rabat et Madrid. Des documents rendus publics plus récemment en Espagne ont montré que les services espagnols avaient été alertés avant la crise, ce qui confirme au minimum l’existence d’un suivi étroit entre sécurité, diplomatie et contrôle des flux. La lecture marocaine, elle, reste marquée par l’idée que chaque crise frontalière s’inscrit dans un rapport de forces plus large avec Madrid et Bruxelles.
Quant à Zakaria Moumni, son cas rappelle que les controverses sécuritaires marocaines ne sont pas nouvelles. Amnesty International a documenté depuis longtemps ses accusations de torture et de procès inéquitables. Là encore, le débat ne porte pas seulement sur un nom propre. Il interroge la manière dont l’État marocain traite les contentieux nés de la sécurité intérieure, du renseignement et de la justice pénale.
Ce que cette affaire dit du Maroc d’aujourd’hui
Politiquement, l’affaire révèle une chose simple : dans les dossiers de souveraineté, le Maroc préfère souvent contenir la narration avant d’ouvrir un vrai débat contradictoire. Ce choix peut protéger l’image de l’État à court terme. Il entretient aussi, à moyen terme, une zone grise où circulent accusations, démentis, fuites et contre-fuites. Dans ce type de conflit, la presse devient un champ de bataille à part entière.
Pour les citoyens marocains, l’enjeu n’est pas abstrait. Il touche à la confiance dans les institutions, à la place des services de sécurité et à la frontière entre raison d’État et abus de pouvoir. Pour les élites, il s’agit aussi d’un test de discipline interne. Quand des anciens responsables parlent, ils révèlent souvent moins une vérité totale qu’un moment de fracture au sein de l’appareil. Hijaouy semble s’inscrire dans cette catégorie : un acteur devenu dangereux parce qu’il connaît les codes, les réseaux et les méthodes.
À l’échelle régionale, le dossier rappelle que le Maghreb reste un espace où les questions de renseignement, de migration et de cybersurveillance se croisent en permanence. Le Maroc y occupe une position centrale, à la fois par sa coopération sécuritaire avec l’Europe et par son rôle dans la gestion des flux vers l’Espagne. Au niveau continental, la portée est plus large encore : la surveillance numérique, la circulation des exilés politiques et la diplomatie des frontières sont devenues des sujets de souveraineté africaine à part entière. C’est là que se joue désormais une partie discrète, mais décisive, du rapport entre États, technologies et libertés publiques.
Le point à surveiller, désormais, est la suite judiciaire et documentaire. Si des pièces nouvelles émergent dans les enquêtes en France ou en Espagne, elles pourront soit confirmer, soit fragiliser davantage les accusations en circulation. En attendant, le Maroc reste face à une équation classique mais coûteuse : répondre sur le fond, ou laisser le récit adverse s’installer.