Mombasa cherche à transformer son avantage portuaire en machines, emplois et exportations
À Mombasa, la question n’est plus seulement de faire circuler les marchandises. Elle est de savoir comment les garder plus longtemps dans le pays, y ajouter de la valeur et en tirer des emplois. C’est tout l’enjeu du nouveau projet industriel annoncé à Jomvu, dans le comté côtier, au moment où le Kenya pousse plus loin sa stratégie d’industrialisation et de réformes pro-investissement.
Le site retenu se trouve dans une zone qui compte déjà parmi les plus stratégiques du pays. Mombasa concentre le principal accès maritime du Kenya, relie la capitale Nairobi par la route et le rail à écartement standard, et sert de porte d’entrée commerciale vers l’Afrique de l’Est et au-delà. La Special Economic Zones Authority rappelle d’ailleurs que le projet Mombasa Industrial Park s’inscrit dans un écosystème industriel pensé pour profiter de cette position logistique unique.
Un accord de développement dans un cadre déjà balisé par la loi kényane
Le projet repose sur un accord signé entre le gouvernement du comté de Mombasa, Mombasa Free Zone Ltd et DP World. Le montant annoncé est de 12 milliards de shillings kényans, soit environ 92,7 millions de dollars. Plusieurs sources concordantes décrivent un parc industriel et logistique de 222 hectares, soit environ 569 acres, situé à Jomvu, à moins de 20 kilomètres du port de Mombasa. La première phase devrait créer plus de 10 000 emplois, tandis que l’ensemble du projet est présenté comme capable d’en soutenir bien davantage à terme.
Le président William Ruto a assisté à la signature à State House, à Nairobi. Il a présenté ce chantier comme une étape vers une économie kényane moins dépendante des exportations de matières premières. Le discours officiel s’aligne sur une ligne déjà ancienne de son gouvernement : attirer l’investissement, réduire les frictions administratives et pousser les exportations manufacturières. Le portail Invest Kenya souligne lui aussi que les zones économiques spéciales bénéficient d’allègements fiscaux, d’exemptions sur certains droits, et de procédures simplifiées pour les entreprises.
Sur le plan juridique, le Kenya dispose déjà d’un cadre précis. La loi sur les Special Economic Zones définit ces espaces comme des zones déclarées à cet effet, avec des régimes réglementaires et douaniers spécifiques. Le site de la SEZA indique aussi que les investisseurs peuvent y obtenir un accompagnement administratif et une licence dédiée, ce qui fait du cadre normatif un argument central du pays pour capter les capitaux industriels.
Ce que le projet change pour le Kenya côtier
Pour Mombasa, l’enjeu dépasse la seule carte des investissements. Un parc industriel bien connecté au port peut attirer des activités de transformation, d’assemblage, de conditionnement et de services logistiques. Cela signifie davantage d’emplois directs, mais aussi des retombées pour les PME locales, les transporteurs, les fournisseurs d’énergie, les services techniques et les sous-traitants. Le discours de la SEZA insiste sur cette logique de chaîne de valeur, qui relie producteurs, industriels et marchés régionaux.
Mais la valeur réelle du projet dépendra de plusieurs détails concrets. D’abord, l’accès à l’électricité, à l’eau, aux routes internes et aux services douaniers. Ensuite, la qualité de la coordination entre l’État central, le comté de Mombasa et l’opérateur privé. Enfin, la capacité à éviter un simple effet d’annonce. Les zones économiques spéciales réussissent quand elles font baisser les coûts de production, réduisent les délais d’implantation et donnent aux entreprises une visibilité suffisante pour investir durablement.
Le rôle du comté compte donc autant que celui de l’investisseur. À Mombasa, les autorités locales apportent le foncier et le dialogue territorial. Le partenaire privé apporte, lui, le savoir-faire industriel et la capacité de financement. Dans cette équation, les habitants du quartier et les travailleurs informels seront attentifs à trois choses : les emplois réellement accessibles, les compensations foncières si elles existent, et la manière dont les flux routiers et portuaires seront gérés autour du site. Ce type de projet peut désengorger certaines activités, mais il peut aussi déplacer les pressions urbaines vers d’autres zones si les infrastructures suivent mal.
Un pari régional, au croisement de l’EAC, du COMESA et de l’Afcfta
L’intérêt du projet se comprend aussi à l’échelle régionale. Le Kenya appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, dont l’union douanière facilite la circulation des biens entre États membres, et au COMESA, un autre marché régional majeur. En pratique, une production installée à Mombasa peut viser plus facilement l’Ouganda, le Rwanda, le Soudan du Sud, la RDC ou d’autres marchés connectés aux corridors de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique australe.
C’est aussi là que se lit l’ambition continentale. Les autorités kényanes veulent faire de Mombasa un point d’ancrage pour les chaînes de valeur africaines, pas seulement un point de passage pour les importations. Cette logique colle à l’esprit de la Zone de libre-échange continentale africaine, qui vise à élargir les débouchés des entreprises africaines sur le continent. Dans le même temps, elle place le Kenya en concurrence directe avec d’autres hubs portuaires et industriels d’Afrique de l’Est, notamment Dar es Salaam, Djibouti et certains pôles émergents de la côte de l’océan Indien.
Le point de vigilance est clair : ce genre de zone ne devient utile que si elle produit davantage qu’une adresse pour investisseurs. Si les usines s’installent, si les sous-traitants kenyans montent en gamme, et si les exportations fabriquées localement progressent, Mombasa peut renforcer le rôle du Kenya comme base industrielle de l’Afrique de l’Est. Si le projet reste cantonné à la communication, il ne fera qu’ajouter une promesse de plus à un paysage déjà riche en annonces. Les prochains mois diront si le financement, les permis, les infrastructures et la gouvernance locale avancent au même rythme.