À Faranah, un gisement prometteur reste coincé entre potentiel industriel et réalité administrative

En Guinée, les grands projets miniers ne se jouent pas seulement au fond des carrières. Ils se décident aussi dans les bureaux, sur les routes à construire, et dans la capacité de l’État à tenir un calendrier crédible. C’est exactement ce qui se lit autour de Kalia, un gisement de fer situé dans la préfecture de Faranah, à environ 360 kilomètres à l’est de Conakry, dont le potentiel est connu depuis longtemps mais dont la mise en valeur reste incertaine.

Le dossier revient au premier plan au moment où Conakry veut reprendre la main sur son sous-sol. Depuis 2025, les autorités guinéennes ont multiplié les retraits de permis et les reclassements en réserve stratégique, au nom de l’assainissement du cadastre minier, c’est-à-dire le registre officiel des titres miniers. Dans ce contexte, Kalia n’est plus seulement une affaire de géologie. C’est aussi un test de gouvernance.

Un projet ancien, plusieurs virages, et une ressource toujours impressionnante

L’histoire moderne de Kalia commence avec Bellzone Mining, qui obtient les droits de recherche et lance l’exploration à partir de 2007. En 2009, le groupe annonce une première ressource inférée de 2,4 milliards de tonnes de magnétite sur Kalia I, avant d’évoquer un potentiel bien supérieur. Des études ultérieures vont consolider l’idée d’un actif de très grande taille, au point que le ministère guinéen des Mines a ensuite rappelé une ressource mesurée, indiquée et inférée de 7,252 milliards de tonnes, certifiée selon la norme JORC par le CSA Group.

Le projet a aussi changé de mains. Après la cession des actifs de Bellzone, la concession minière référencée 17334 dans le cadastre minier a été accordée à Millenium Panorama Guinée SASU le 2 janvier 2024, selon une communication du ministère des Mines relayée publiquement. La même source indique que le titre restait valide jusqu’au 23 août 2037. Ce calendrier, sur le papier, donnait au site une nouvelle fenêtre de développement. Dans les faits, il n’a pas encore débouché sur une mise en exploitation visible.

Le parcours a pourtant été jalonné d’ambi­tions très élevées. Bellzone avait signé en 2010 un accord de financement avec China International Fund pour des infrastructures ferroviaires, portuaires et minières, avant d’envisager plusieurs phases de montée en puissance. Mais la chute des cours du fer, les besoins en capitaux et la lourdeur des infrastructures ont fini par bloquer le modèle économique initial. En 2018, Bellzone a cessé ses activités et le projet est entré en sommeil.

Ce que le retrait des permis change pour Kalia et pour l’État guinéen

Le principal tournant intervient en 2025, lorsque les autorités guinéennes retirent un ensemble de permis miniers et les intègrent à une réserve stratégique. L’arrêté A/2025/480/MMG/SGG du 16 mai 2025 vise notamment des permis de recherche dans le fer, la bauxite, l’or, le diamant, le manganèse et d’autres substances. Dans le langage administratif, cela signifie que le périmètre n’est plus laissé en jachère. Il peut être reclassé, réattribué ou conservé par l’État en attendant un nouvel investisseur.

Pour Millennium Panorama, cela crée une zone d’ombre. Pour l’État, cela ouvre une marge de manœuvre, mais aussi une responsabilité. La Guinée ne manque pas de ressources. Elle manque encore, trop souvent, d’infrastructures, de transformation locale et de mécanismes stables pour faire durer les projets. Kalia pose donc une question simple : comment faire d’un gisement géant un actif productif, sans répéter la longue attente qui a entouré d’autres projets miniers du pays ?

L’enjeu est concret pour les populations de Faranah et des zones riveraines. Une mine de cette taille peut créer des emplois, dynamiser des services, soutenir les routes, et stimuler des revenus pour les collectivités. Mais ces retombées ne viennent pas automatiquement. Elles dépendent des infrastructures d’évacuation, de l’énergie, du financement, des normes environnementales et des clauses de contenu local, c’est-à-dire la part de biens, de services et d’emplois confiée à des opérateurs guinéens. Sans cela, le territoire peut voir passer les camions, sans voir passer la valeur ajoutée.

Simandou donne le tempo, mais il ne règle pas tout

Le dossier Kalia s’inscrit dans une séquence nationale dominée par Simandou. Le mégaprojet de fer du sud-est guinéen, porté par un partenariat entre l’État et plusieurs groupes internationaux, doit entrer en phase d’exploitation à la fin de 2025 selon les autorités, avec des exportations attendues en 2026 d’après le FMI. La présidence et le ministère des Mines ont présenté plusieurs étapes contractuelles comme autant de jalons vers ce démarrage.

Les projections du FMI donnent la mesure des attentes. Dans son scénario de référence enrichi par Simandou, l’institution estime que la production pourrait démarrer progressivement en 2025 et atteindre environ 118,6 millions de tonnes en 2030. Elle avance aussi qu’à l’horizon 2030, le niveau du PIB réel guinéen pourrait être supérieur de 26 % au scénario sans Simandou. Ces chiffres montrent pourquoi Conakry veut sécuriser le secteur minier. Ils montrent aussi pourquoi Kalia n’est pas un simple dossier secondaire.

Mais Kalia n’est pas Simandou. Le site de Faranah ne dispose pas encore de la même dynamique industrielle, ni des mêmes engagements d’infrastructures, ni du même niveau de visibilité politique. C’est justement ce contraste qui rend le projet intéressant. Si l’État guinéen parvient à clarifier le statut du permis, à choisir un partenaire robuste et à verrouiller l’évacuation du minerai, Kalia pourrait devenir un second marqueur de la stratégie minière nationale. Sinon, il restera un actif gelé, malgré ses milliards de tonnes de ressources.

À l’échelle ouest-africaine, l’affaire dépasse la seule Guinée. La CEDEAO suit de près les arbitrages entre souveraineté économique, stabilité juridique et attractivité des investissements. Dans une région où les États cherchent davantage de transformation locale et de valeur sur place, Kalia rappelle qu’un gisement ne fait pas une politique industrielle. Il faut des routes, du rail, des ports, de l’électricité, de la visibilité réglementaire et un calendrier respecté. C’est là que se joue, pour Conakry, la différence entre richesse potentielle et richesse produite.