Une route, puis le vide

À Zamboui, dans l’ouest centrafricain, l’or attire des hommes, des camions, des risques. Mais il ne suffit pas à faire un territoire relié. Ici, quelques dizaines de kilomètres peuvent prendre des heures, et le réseau téléphonique s’interrompt là où commencent les pistes les plus abîmées.

Le drame survenu le 18 août 2026 sur un site aurifère de Zamboye l’a rappelé brutalement. Il a coûté la vie à des dizaines de personnes, selon les premiers bilans recoupés par plusieurs sources, puis à 49 morts dans le bilan officiel communiqué ensuite par les autorités centrafricaines.

Un couloir minier à la frontière du Cameroun

Zamboye se trouve dans la préfecture de la Nana-Mambéré, près de Baboua, sur l’axe qui mène vers Garoua-Boulaï, côté camerounais. Cette zone frontalière appartient à un espace de circulation ancien entre le Cameroun et la République centrafricaine. Elle est aussi traversée par des flux miniers, commerciaux et informels, souvent plus rapides que les services publics.

Le gouvernement centrafricain présente depuis plusieurs années la fibre optique comme un levier de désenclavement, via le projet CAB, adossé à la Banque africaine de développement et à l’Union européenne. Mais, sur le terrain, l’écart reste net entre les promesses de connectivité et la réalité des localités périphériques, où l’accès à Internet demeure faible à l’échelle nationale. La Banque mondiale indiquait encore 14 % d’utilisateurs d’Internet dans le pays en 2024.

Ce que dit le terrain, au-delà du site minier

Le trajet jusqu’à Zamboye résume le problème. Sur environ 60 kilomètres, il faut compter plusieurs heures, selon les témoignages recueillis sur place. La piste est dégradée, avec des nids-de-poule, des crevasses et des sections de terre retournée par les pluies. Dans une région où l’économie repose sur des déplacements constants de personnes et de marchandises, la route devient un impôt invisible.

L’isolement ne tient pas seulement à la chaussée. Dans le village, les habitants disent ne pas capter le téléphone et devoir se déplacer jusqu’à Baboua pour joindre quelqu’un. La connexion accessible au public reste limitée, tandis que les installations privées des sociétés minières créent des îlots de service sans transformer l’espace local. Ce contraste dit beaucoup du développement minier sans infrastructures partagées.

Cette géographie produit un paradoxe bien connu dans plusieurs zones minières du continent : le sous-sol enrichit les circuits d’extraction, mais la population voisine reste à l’écart des retombées. L’or circule. Le bitume, lui, manque. Le signal téléphonique aussi. Et quand survient un accident, les secours doivent composer avec des distances, des moyens limités et une information fragmentaire.

Un accident qui interroge la gouvernance minière

Après l’éboulement, les autorités ont ordonné la suspension des activités sur le site et l’ouverture d’une enquête. Le ministère camerounais des Mines a confirmé que l’accident avait eu lieu du côté centrafricain, dans un chantier artisanal surnommé « Moscou » par les orpailleurs. Cette précision rappelle que la frontière ne sépare pas seulement des États ; elle structure aussi des chaînes de valeur transfrontalières, parfois en dehors du cadre légal.

Le bilan humain, lui, a varié au fil des heures. Les recoupements disponibles montrent d’abord une hausse rapide du nombre de victimes annoncées, puis un chiffre officiel stabilisé à 49 morts, dont 34 Centrafricains, 12 Camerounais et 2 Tchadiens selon le ministère centrafricain cité par plusieurs médias et agences. Ce mélange national illustre la porosité du bassin minier frontalier.

Dans l’immédiat, l’enjeu est sanitaire et judiciaire. Il est aussi politique. À Baboua, comme dans d’autres sous-préfectures de l’ouest centrafricain, les habitants attendent moins des déclarations de principe que des contrôles, des pistes praticables, des sites mieux encadrés et des services publics qui ne s’arrêtent pas aux portes des concessions minières.

Ce que cet épisode dit de l’Afrique centrale

Zamboye n’est pas un cas isolé. Les accidents meurtriers dans l’orpaillage artisanal ont déjà frappé d’autres localités de la Nana-Mambéré, ce qui montre la répétition d’un même schéma : exploitation rapide, sécurité insuffisante, contrôle irrégulier, puis crise. Le sujet dépasse la Centrafrique seule, car les mêmes chaînes d’approvisionnement et les mêmes zones de passage relient le pays au Cameroun et, plus largement, à l’espace de l’Afrique centrale.

À l’échelle régionale, le dossier renvoie aussi à la question des corridors. La Communauté économique des États de l’Afrique centrale, le Cameroun et la République centrafricaine ont intérêt à des axes sûrs, numérisés et contrôlés, car ils conditionnent à la fois le commerce, la mobilité et la surveillance des activités extractives. Tant que ces infrastructures resteront fragiles, les richesses souterraines continueront de profiter davantage aux réseaux qu’aux riverains.

Le prochain point à surveiller est donc moins le commentaire sur l’émotion que la suite concrète : enquête judiciaire, éventuelle responsabilisation des opérateurs, fermeture durable ou non du site, et capacité réelle de l’État à sécuriser les zones minières frontalières sans laisser les habitants dans le même isolement qu’avant l’accident.