À Port-Louis, le débat ne porte plus seulement sur le cannabis
À Maurice, la discussion sur le cannabis a cessé d’être un simple débat de principe. Elle touche désormais la prison, l’emploi des jeunes, la police, et la manière dont l’État veut concentrer ses moyens sur des substances plus dangereuses, alors que les drogues de synthèse gagnent du terrain dans l’île. Le dossier avance aussi parce que la pression ne vient pas seulement des militants : elle vient des chiffres, des tribunaux et des services de police.
Le pays n’ouvre pas ce chantier en terrain vierge. Le cadre actuel repose sur le Dangerous Drugs Act 2000, qui criminalise la possession et l’usage de drogues dites dangereuses, dont le cannabis. Sur le plan régional, Maurice appartient à la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, et à la Commission de l’océan Indien, dont le siège est à Ebène, près de Port-Louis. Dans ce voisinage institutionnel, les politiques de santé publique et de sécurité circulent vite d’un pays à l’autre.
Un comité technique, trois scénarios et un cap assumé
Le virage est désormais officiel. En mai 2026, la National Agency for Drug Control a lancé un comité technique chargé d’examiner trois options pour le cannabis : la dépénalisation, la décriminalisation et une légalisation encadrée. Le groupe réunit des profils variés, de la santé publique à la justice pénale, en passant par la fiscalité, les neurosciences, la médecine des addictions et la réduction des risques. Des échanges ont aussi été engagés avec l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime et l’Organisation mondiale de la santé.
L’architecture politique de ce dossier est claire. Le travail technique doit alimenter la National Drug Control Commission, présidée par le Premier ministre, avant toute décision gouvernementale. Le calendrier annoncé au Parlement prévoit une note juridique, une évaluation de santé publique, puis un projet de cadre administratif. Les autorités visaient d’abord juillet 2026 pour une première synthèse, avant d’évoquer ensuite une remise du rapport à la fin juillet. Cette hésitation sur l’échéance montre moins un recul qu’un arbitrage encore sensible.
Le cœur du sujet est aussi économique. Le comité doit étudier le potentiel du chanvre, une variété de cannabis utilisée dans certaines filières industrielles, afin de distinguer clairement la plante comme ressource agricole et le produit comme substance réglementée. Ce point compte à Maurice, où chaque réforme touche immédiatement les équilibres entre contrôle douanier, fiscalité, agriculture et emploi. Le gouvernement veut donc mesurer ce qu’une régulation pourrait rapporter, mais aussi ce qu’elle exigerait en surveillance et en traçabilité.
La prison et la rue racontent une autre réalité
Les autorités elles-mêmes donnent la mesure de la pression. En 2025, les statistiques officielles ont recensé 4 913 infractions liées aux stupéfiants, en hausse de 12,3 % sur un an. Parmi elles, 41,9 % concernaient le cannabis, 28,1 % les cannabinoïdes synthétiques et 10,2 % l’héroïne. Les mêmes données indiquent que la valeur marchande des drogues saisies en 2025 a été estimée à Rs 9,33 milliards, avec une partie importante liée à une cargaison de cocaïne interceptée en haute mer et non destinée au marché mauricien.
Le tableau pénitentiaire pèse tout autant. Les chiffres officiels sur la justice et la sécurité montrent qu’en 2025, 5 597 adultes ont été admis en prison à Maurice, et que le taux d’occupation moyen des établissements a atteint 74,3 %. Dans le même temps, les infractions liées aux “controlled drugs or other psychoactive substances” ont progressé de 12,3 % sur un an. C’est là que le débat sur le cannabis devient concret : une partie des détenus purge des peines ou des détentions préventives pour des faits de possession ou de consommation de petites quantités, ce qui nourrit l’idée d’une réponse pénale disproportionnée.
Les services de lutte antidrogue décrivent, eux aussi, un marché en recomposition. À l’Assemblée nationale, le gouvernement a indiqué qu’en 2025 le Forensic Science Laboratory avait enregistré 1 110 cas de cannabinoïdes synthétiques, et qu’environ 60 nouvelles substances psychoactives avaient été identifiées depuis 2013. Cette évolution change la hiérarchie des risques. Elle explique pourquoi la réforme du cannabis est désormais pensée, à Port-Louis, non comme une question isolée, mais comme un moyen de libérer des moyens policiers et judiciaires pour des substances plus toxiques et plus instables.
Ce que veulent les acteurs mauriciens
Les ONG mauriciennes intervenant sur les addictions poussent depuis longtemps pour une sortie du tout-répressif. Cure Mauritius estime que la criminalisation des petites quantités frappe surtout les jeunes, avec des effets durables sur le casier judiciaire et l’accès à l’emploi. Ailes, qui travaille sur les comportements à risques, défend pour sa part une approche plus encadrée par l’État, au nom de la lutte contre le trafic, la corruption et l’argent sale. Ces organisations ne parlent pas d’abandonner le contrôle. Elles défendent une régulation plus intelligente, où la santé publique prime sur la seule sanction.
Les forces de l’ordre, elles, rappellent que le commerce illicite reste structuré. La police mauricienne classe le gandia, nom local du cannabis, parmi les produits saisis dans les zones montagneuses, les forêts et les champs de canne. Son site officiel souligne aussi que la loi sanctionne la possession non autorisée, la culture et le trafic. Autrement dit, la réforme envisagée ne part pas d’un vide réglementaire : elle cherche à corriger un système où la répression a longtemps servi d’outil principal, sans tarir le marché.
Pour les familles et les quartiers populaires, l’enjeu est double. D’un côté, les réseaux de revente et les drogues de synthèse fragilisent davantage les jeunes, car elles sont plus accessibles et souvent moins chères que le cannabis. De l’autre, une condamnation pour une petite quantité peut verrouiller une trajectoire professionnelle. Le débat mauricien touche donc autant la sécurité que la mobilité sociale. Il oppose aussi deux visions de l’État : punir les usages, ou concentrer l’intervention publique sur les trafics et la prévention.
Une réforme suivie au-delà de l’île
Ce dossier dépasse Maurice. Dans l’océan Indien, la COI travaille déjà sur des sujets de coopération technique, y compris douanière et sanitaire, tandis que la SADC cherche à harmoniser davantage ses réponses aux défis transfrontaliers. Si Maurice modifie sa loi, même de façon partielle, elle donnera un signal à ses partenaires sur la manière de traiter les usages, les filières industrielles du chanvre et la charge judiciaire liée aux petites infractions.
La suite se jouera à Port-Louis, mais aussi dans les arbitrages régionaux. Le rapport attendu du comité technique devra dire s’il faut alléger la peine, distinguer l’usage du trafic, ou bâtir un marché strictement encadré. C’est ce point qui comptera le plus : savoir si Maurice choisit de déplacer le centre de gravité de sa politique antidrogue, de la petite possession vers les réseaux, des prisons vers la santé publique, et du réflexe répressif vers une régulation plus lisible.