Madagascar veut garder davantage de valeur chez elle
À Madagascar, la bataille des minerais ne se joue plus seulement au fond des mines. Elle se joue aussi dans les usines, sur les réseaux électriques et dans les ports. Le pays dispose d’un sous-sol recherché pour le graphite, le nickel, le cobalt et les terres rares, mais une grande partie de la valeur quitte encore l’île sous forme de concentré ou de matière peu transformée. La question est simple : comment faire pour que cette richesse profite davantage à Antananarivo, aux régions minières et aux petites entreprises locales, plutôt qu’aux seules chaînes industrielles étrangères ?
La réponse avancée par les autorités malgaches repose sur trois leviers : réserver une part des productions stratégiques au marché local, créer un parc industriel minier et pousser les projets d’infrastructures nécessaires à la transformation. Cette orientation s’inscrit dans une stratégie plus large de réindustrialisation, déjà affichée dans le pacte de programmation industrielle signé en février 2026, qui vise à porter la part de l’industrie de 15 % à 30 % du PIB d’ici 2040.
Un cadre juridique plus offensif, mais encore incomplet
Le nouveau décret minier publié à Antananarivo le 8 avril 2026 donne un contenu concret à cette ambition. Il établit une liste de substances minérales stratégiques et fixe à 30 % la quotité maximale de production destinée aux industries locales, sauf accord du titulaire pour aller au-delà. Le texte cite notamment le graphite naturel, le cobalt, le nickel, les terres rares, le cuivre, le lithium, l’uranium, le titane et le zircon. Il prévoit aussi une participation minimale de l’État de 10 % dans certains projets, via des structures publiques spécialisées.
Cette évolution ne surgit pas de nulle part. Le Code minier de 2023 a déjà redéfini le champ du secteur, en couvrant l’exploitation, la transformation, la commercialisation et l’exportation des substances minérales. Il a aussi ouvert la voie à des règles spécifiques sur les substances stratégiques. Autrement dit, l’État malgache ne parle plus seulement d’extraction. Il affirme désormais vouloir peser davantage sur la chaîne de valeur.
Le texte de 2026 est également clair sur la logique de souveraineté économique. Il crée un droit d’accès de l’État aux informations techniques, fiscales, sociales et environnementales des projets concernés, et prévoit un droit de regard sur certaines décisions jugées sensibles. C’est une manière de corriger une faiblesse ancienne du secteur : l’opacité, souvent dénoncée dans les activités extractives quand elles restent cantonnées à l’export brut.
Le vrai verrou : l’énergie, les routes et le financement
Madagascar sait pourtant déjà transformer localement une partie de ses minerais. À Ambatovy, dans l’est du pays, le minerai est raffiné près de Toamasina pour produire du nickel et du cobalt d’une pureté minimale de 99,9 %. Ce site montre qu’une transformation poussée est techniquement possible sur le territoire malgache. Mais il reste une exception, pas encore une norme.
Le gouvernement mise donc sur un parc industriel minier pour mutualiser les équipements coûteux : énergie, eau, accès logistique, traitement et stockage. Problème, ses contours n’ont pas encore été précisés. Ni la localisation, ni le financement, ni le raccordement électrique ne sont publiquement détaillés. Or, dans le pays, l’électricité reste un frein majeur à la compétitivité. L’étude du FMI sur Madagascar rappelle que l’électricité est le deuxième obstacle le plus cité par les entreprises, dans un contexte de production coûteuse et de fragilité persistante de la JIRAMA, la société publique d’électricité.
Ce point est central. Sans énergie fiable, la transformation locale des minerais critiques devient vite un slogan. Les usines de raffinage, les unités de fabrication de matériaux d’anodes ou les complexes de séparation des terres rares demandent une alimentation stable et des coûts prévisibles. Le FMI souligne aussi que les coupures et les pertes techniques pèsent sur les ménages comme sur les entreprises, avec un effet direct sur les prix, l’emploi et l’investissement.
Graphite, terres rares, cobalt : des gisements stratégiques, des débouchés disputés
Le positionnement de Madagascar est réel. L’USGS indique qu’en 2024 le pays figurait parmi les principaux producteurs mondiaux de graphite, avec une production estimée à 80 000 tonnes dans l’article de référence utilisé par l’estimation reprise dans la presse spécialisée, tandis que sa fiche pays le classe au deuxième rang mondial pour le graphite en 2024. L’USGS rappelle aussi que Madagascar compte parmi les producteurs mondiaux de cobalt et de titane, ce qui confirme la diversité du portefeuille minier malgache.
Cette richesse n’a pourtant pas encore généré un tissu industriel dense. La CNUCED, dans son évaluation publiée en juin 2026 sur Madagascar, avertit que les activités extractives risquent de rester des enclaves si elles ne sont pas mieux connectées à l’économie nationale. L’organisation recommande de renforcer les compétences, le financement, les infrastructures, les services aux entreprises et l’innovation. Elle estime aussi que la montée en gamme pourrait créer au moins 20 000 emplois directs et indirects dans plusieurs secteurs prioritaires.
Les acteurs privés, eux, testent des stratégies différentes. Le groupe américain Energy Fuels prévoit de produire à Madagascar un concentré de monazite avant de l’expédier aux États-Unis pour y fabriquer des oxydes de terres rares. De son côté, le groupe canadien NextSource développe déjà une chaîne de valeur plus en aval pour le graphite, avec une première usine de matériaux d’anode aux Émirats arabes unis. Ces choix montrent que les entreprises cherchent surtout à sécuriser la rentabilité et les débouchés internationaux. Ils ne coïncident pas toujours avec l’objectif de valeur ajoutée locale défendu par l’État malgache.
Un rapport de force régional et continental
Madagascar ne parle pas dans le vide. Dans l’espace de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, plusieurs pays cherchent à capter davantage de revenus industriels liés aux minerais critiques. La référence souvent citée reste l’Indonésie, qui a imposé une stratégie de transformation locale du nickel. Le fait que Tsingshan ait présenté à Madagascar un projet de parc industriel de plusieurs milliards de dollars montre que les industriels asiatiques observent désormais l’île comme une base possible dans l’océan Indien. Mais la proposition reste, à ce stade, à l’étude.
Le précédent de janvier 2026 est important. Madagascar a levé un moratoire de 16 ans sur les nouveaux permis miniers pour la plupart des substances, tout en maintenant la suspension sur l’or. Cette décision a rouvert le marché aux investisseurs, mais elle a aussi accru la pression sur les pouvoirs publics pour délivrer des règles lisibles, stables et compatibles avec la transformation locale annoncée. Pour les opérateurs, la question est celle du calendrier et de la sécurité juridique. Pour l’État, elle est celle de la maîtrise de la rente. Pour les territoires miniers, elle est celle des emplois, des infrastructures et des retombées concrètes.
À l’échelle continentale, le dossier malgache résume un dilemme africain bien connu. Le continent fournit une part croissante des minerais nécessaires aux batteries, aux technologies numériques et à la transition énergétique, mais il capte encore trop peu de valeur dans le raffinage et la fabrication. Madagascar choisit de durcir ses règles pour éviter que ses ressources ne restent de simples exportations brutes. La suite dépendra de décisions très concrètes : où installer les unités industrielles, comment les alimenter en électricité, quels partenariats accepter, et jusqu’où l’État pourra faire respecter le quota local sans freiner les investissements.