Un marché mondial qui accélère, un continent qui cherche sa place
Les puces électroniques n’ont jamais été aussi stratégiques. Elles entrent dans les voitures, les téléphones, les équipements médicaux, les serveurs d’intelligence artificielle et les systèmes industriels. En premier semestre 2026, le marché mondial des semi-conducteurs a atteint 702 milliards de dollars, soit une hausse de 102 % sur un an, selon le World Semiconductor Trade Statistics. L’enjeu pour l’Afrique n’est donc pas seulement d’“avoir sa part”. Il est aussi de savoir sur quels maillons miser pour créer de la valeur locale, sans imiter des modèles industriels hors de portée à court terme.
Ce débat prend du relief alors que plusieurs institutions africaines et partenaires continentaux poussent à une lecture plus structurée de la filière. L’Académie africaine des sciences et AUDA-NEPAD ont réuni à Nairobi, en avril 2026, des investisseurs, chercheurs et décideurs pour discuter d’une chaîne de valeur africaine des semi-conducteurs. Le message central est clair : l’Afrique ne part pas de zéro, mais elle doit organiser ses fragments de compétences, ses besoins industriels et ses financements sur un horizon long.
Des positions différentes selon les pays
Au Maroc, la porte d’entrée est industrielle. Le site de STMicroelectronics à Bouskoura fonctionne dans l’assemblage et les tests, pas dans la fabrication avancée des wafers. Rabat a récemment mis en avant cette implantation dans le cadre de sa stratégie pour les véhicules électriques et les composants électroniques de pointe. Le ministère marocain de l’Industrie indique aussi qu’une extension du site a été lancée avec un investissement de 2,4 milliards de dirhams depuis 2020, pour ajouter une nouvelle ligne dédiée notamment au carbure de silicium, utilisé dans la mobilité électrique. Le Maroc se situe donc sur un maillon aval, mais déjà industrialisé, de la chaîne.
L’Égypte, elle, mise sur les services à forte valeur ajoutée. Le 25 mai 2026, l’ITIDA et le Fonds de développement des exportations ont intégré la conception électronique, les services liés aux semi-conducteurs et les systèmes embarqués au programme national d’incitations à l’exportation, pour une durée de sept ans à compter de l’exercice 2025-2026. Le dispositif cible les entreprises locales actives dans la conception de circuits, les systèmes embarqués, l’automobile logicielle et la robotique. L’État égyptien cherche ainsi à consolider un écosystème de conception et d’ingénierie, avant toute ambition manufacturière lourde.
Le Nigeria avance aussi sur la conception, mais par la voie des compétences et de la sous-traitance. En septembre 2025, la NITDA a annoncé avec ChipMango un cadre destiné à bâtir un écosystème de microconception, avec formation, services d’ingénierie et appui aux politiques publiques. Ce type de démarche ne crée pas une usine du jour au lendemain. En revanche, il peut former des équipes aptes à concevoir des blocs électroniques, à travailler pour des donneurs d’ordre étrangers et à préparer une industrie plus autonome.
Recherche, prototypage et production pilote : les autres portes d’entrée
En Afrique du Sud, la logique reste davantage scientifique. Le CSIR dispose d’infrastructures consacrées aux capteurs, aux dispositifs nano-micrométriques, à l’électronique imprimée et aux systèmes de laboratoire sur puce. Ces installations servent d’abord à la recherche, au prototypage et à la validation de concepts. Elles ne remplacent pas une fonderie de grande capacité, mais elles permettent de transformer des idées en démonstrateurs, puis en produits spécialisés pour la santé, l’environnement ou l’industrie.
Le Kenya, de son côté, affiche des ambitions plus directement liées à la microfabrication. La société Semiconductor Technologies Limited se présente comme une entreprise de nanofabrication et de production de semi-conducteurs, implantée à l’université Dedan Kimathi. Le site universitaire présente STL comme un acteur pionnier de la fabrication avancée au Kenya et en Afrique. En 2024, STL et Ivhu Africa ont signé un protocole d’accord pour un programme d’expansion annoncé jusqu’à 400 millions de dollars sur six ans. Le signal est important : Nairobi ne veut plus être seulement un marché de consommation, mais un espace d’expérimentation et de production pilote.
Ces trajectoires montrent une réalité simple : les pays africains n’occupent pas le même étage de la chaîne de valeur. Certains travaillent sur l’assemblage et les tests. D’autres privilégient la conception, le logiciel ou le prototypage. Cette différenciation est utile, car elle réduit le risque de dispersion budgétaire. Elle correspond aussi à des contraintes bien connues sur le continent : énergie, capital patient, formation, infrastructures propres et capacité de commande publique.
Pourquoi l’enjeu dépasse la technologie
Le cœur du sujet est économique et politique. Dans les semi-conducteurs, la valeur se concentre rarement dans un seul pays. Elle se répartit entre recherche, conception, assemblage, tests, conditionnement, logiciels de conception, matériaux et équipements. Pour l’Afrique, l’objectif réaliste à court et moyen terme n’est pas de copier Taïwan, la Corée du Sud ou les États-Unis. Il est plutôt de choisir des niches cohérentes, puis de les relier par des chaînes régionales et par la Zone de libre-échange continentale africaine, afin d’atteindre une taille de marché suffisante.
Le forum de Nairobi a justement insisté sur cette question. Les participants ont identifié plusieurs points d’entrée : conception, assemblage, tests, encapsulation, recherche et formation. L’idée d’une spécialisation régionale revient avec force, parce qu’un pays seul peine à financer toutes les briques d’une filière aussi capitalistique. En clair, un État peut accueillir un centre de conception, un autre une unité de tests, un troisième un site de prototypage, tandis que les achats publics et les universités alimentent la demande et les compétences.
Pour les gouvernements, le sujet touche aussi à la souveraineté industrielle. Les semi-conducteurs conditionnent l’autonomie numérique, la montée en gamme industrielle et la résilience des chaînes d’approvisionnement. Pour les entreprises locales, ils ouvrent des marchés de services techniques, de design, de maintenance et d’intégration. Pour les jeunes ingénieurs, ils représentent un débouché qualifié, souvent mieux rémunéré que l’économie de sous-traitance classique. Le défi reste toutefois de transformer des annonces en écosystèmes durables, au lieu d’initiatives isolées.
Ce qu’il faut surveiller désormais
La prochaine étape ne se jouera pas sur un seul grand projet, mais sur la capacité à coordonner des briques complémentaires. Il faudra suivre les suites données au forum d’avril 2026 à Nairobi, les éventuelles annonces d’AUDA-NEPAD et de l’AAS, ainsi que les politiques nationales de formation et d’incitation à l’investissement. Il faudra aussi observer si des partenariats africains se structurent autour de la conception, du packaging, des tests ou de la nanofabrication, au lieu de multiplier des initiatives sans débouché industriel.
À l’échelle continentale, le signal le plus important est celui-ci : l’Afrique commence à parler de semi-conducteurs non plus comme d’un rêve lointain, mais comme d’une chaîne de compétences à assembler. Le chemin est encore court sur la fabrication lourde. En revanche, la conception, les tests, le prototypage et la formation peuvent avancer plus vite, si les financements suivent et si les États acceptent de penser la filière à l’échelle régionale, pas seulement nationale.