Quand la pierre parle, c’est tout un territoire qui écoute
À Glidji-Kpodji, près d’Aného, le calendrier ne se lit pas seulement sur un téléphone. Il se lit aussi dans un rite ancien, suivi par des familles, des dignitaires traditionnels et des curieux venus voir comment un peuple annonce sa nouvelle année. Cette année encore, la pierre sacrée est apparue blanche. Dans l’interprétation Guin, ce signe renvoie à la paix, à la pureté et à une saison jugée favorable.
Ce moment dépasse la seule célébration religieuse. Dans le sud du Togo, la cérémonie d’Ekpessosso, ou prise de la pierre sacrée, structure un temps social, culturel et spirituel. Elle se déroule dans la préfecture des Lacs, au cœur d’un ensemble patrimonial reconnu par l’UNESCO, qui décrit les rites du nouvel an en pays Guin comme une série de pratiques annuelles sur plusieurs mois.
Un rite ancien, désormais porté par une reconnaissance mondiale
Le fait important de cette édition n’est pas seulement la couleur de la pierre. C’est aussi le statut nouveau de cette tradition. En décembre 2025, l’UNESCO a inscrit « la prise de la pierre sacrée ou les rites du nouvel an en pays Guin au Togo » sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Le ministère togolais chargé de la culture a confirmé cette inscription et l’a présentée comme une étape majeure de valorisation patrimoniale.
Cette reconnaissance change le regard porté sur la cérémonie. Elle ne la fige pas dans une vitrine. Elle souligne plutôt son rôle vivant. L’UNESCO rappelle que le rite du nouvel an Guin comprend une vingtaine de pratiques réparties sur plusieurs mois, avec Ekpessosso comme étape centrale. Autrement dit, la pierre n’est qu’un moment d’un ensemble plus large de transmissions, de chants, de repas communautaires et de signes codifiés.
La dimension historique compte aussi. L’espace Aného-Glidji est présenté par l’UNESCO comme le fruit d’une histoire de près de trois siècles et demi, marquée par des circulations entre populations autochtones, migrants venus de l’ancien espace de la Côte de l’Or et autres influences atlantiques. Cette profondeur explique pourquoi la cérémonie attire bien au-delà du seul cercle initié.
Une lecture sociale de la pierre blanche
Dans la tradition locale, la couleur blanche n’est pas un simple détail esthétique. Elle est lue comme une invitation à calmer les tensions et à protéger les liens sociaux. Les prêtres associés au rite y voient un appel à la paix, à la concorde et à la retenue, avec un accent particulier mis sur le respect des personnes vulnérables et la lutte contre les violences au sein des foyers, notamment contre les femmes.
Cette dimension parle au Togo d’aujourd’hui. Le pays a traversé, au printemps 2024, une séquence politique tendue autour de la révision constitutionnelle qui a fait basculer la République togolaise dans une Ve République. Le texte a été promulgué le 6 mai 2024, après une seconde délibération à l’Assemblée nationale le 19 avril 2024. La réforme a nourri des contestations dans l’opposition et parmi des organisations citoyennes.
Dans ce contexte, le message d’apaisement porté par la cérémonie résonne au-delà de la sphère religieuse. Il rejoint une attente plus large : celle d’un espace public moins crispé, où les arbitrages politiques ne débordent pas sur les relations quotidiennes. Ce n’est pas une solution politique en soi. C’est un langage social. Et ce langage reste puissant dans un pays où les autorités coutumières, les collectivités locales et les institutions républicaines cohabitent dans la gestion du lien social.
Le tourisme n’est pas absent de cette équation. Chaque année, la fête attire des visiteurs à Aného et à Glidji. Cela crée des retombées modestes, mais réelles, pour l’hébergement, la restauration, la petite vente et les transports locaux. La reconnaissance UNESCO peut renforcer cet effet, à condition que la valorisation culturelle ne se transforme pas en simple folklore de passage.
Ce que cette édition dit du Togo et de l’Afrique de l’Ouest
Le Togo occupe une place particulière en Afrique de l’Ouest. Membre de la CEDEAO et de l’UEMOA, le pays reste pris entre plusieurs attentes : stabilité institutionnelle, cohésion sociale, et affirmation de ses propres repères culturels. Dans une sous-région marquée par les transitions militaires, les crises de confiance électorale et les débats sur la durée du pouvoir, une cérémonie comme Ekpessosso rappelle qu’un pays ne se résume pas à ses seules tensions politiques.
Elle montre aussi que les traditions locales peuvent servir de point d’ancrage à une identité nationale assumée. À Aného, les rites Guin parlent d’histoire, de mémoire et de continuité. Ils rappellent qu’au Togo, la modernité institutionnelle et la culture ancestrale ne s’annulent pas nécessairement. Elles coexistent. Parfois, elles se répondent même.
La suite se jouera sur deux plans. D’un côté, la capacité des autorités culturelles et des communautés à protéger un patrimoine désormais inscrit à l’UNESCO. De l’autre, la manière dont le pays traduira ce langage de paix dans la vie publique, à Lomé comme dans les préfectures du sud. La pierre blanche n’écrit pas l’avenir à la place des Togolais. Elle rappelle seulement que, pour beaucoup d’entre eux, l’avenir se construit aussi dans les rites qui donnent du sens au collectif.