Dans Johannesburg, le sous-sol raconte une autre histoire

À Johannesburg, la ville qui s’est construite sur l’or découvre que son passé minier continue de peser sur son présent. Sous certaines rues, le sol se creuse, la chaussée se fissure, et des quartiers entiers vivent avec la crainte d’un effondrement soudain. Dans la métropole sud-africaine, le danger ne vient pas seulement de la surface : il remonte d’anciens puits, abandonnés depuis des décennies, mais toujours accessibles aux mineurs clandestins.

Le problème dépasse largement la simple dégradation urbaine. Dans une capitale économique comme Johannesburg, chaque route coupée, chaque réseau d’eau fragilisé, chaque panne d’assainissement ralentit les déplacements, renchérit les réparations et fragilise l’activité formelle comme informelle. La ville, première métropole du pays par son poids économique, se retrouve ainsi à gérer un héritage industriel devenu un risque de sécurité publique.

Un héritage minier devenu menace urbaine

Le 19 mai 2026, la Johannesburg Roads Agency a annoncé une visite urgente des zones touchées par des dolines et des sinkholes liés à l’extraction illégale, notamment dans les régions C et F de la ville. L’agence a expliqué avoir déjà mené des études géotechniques et des analyses par radar de pénétration du sol, afin d’évaluer l’ampleur des cavités souterraines. Les premières conclusions font état de dommages complexes, avec des coûts de remise en état qui devraient se chiffrer en millions de rands.

Quelques jours plus tard, la municipalité a précisé que ces activités clandestines avaient déjà provoqué des routes effondrées, des réseaux d’assainissement endommagés, des fermetures d’entreprises et des cavités atteignant jusqu’à 22 mètres de profondeur dans certains secteurs. Les sites inspectés incluaient notamment Roodepoort, Witpoortjie, Booysens, Turffontein et Selby. La ville a aussi insisté sur le caractère organisé et armé de certaines de ces opérations, qui échappent au simple vol artisanal.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Johannesburg est née de la ruée vers l’or de la fin du XIXe siècle, et des centaines de puits désaffectés subsistent sous la métropole. Les “zama zamas”, terme courant en Afrique du Sud pour désigner les mineurs clandestins, descendent dans ces galeries anciennes ou en ouvrent de nouvelles, souvent en périphérie de zones habitées. Dans plusieurs secteurs, l’extraction illégale se fait à proximité directe de routes, d’ateliers, de commerces et de quartiers résidentiels.

Ce que perd la ville, ce que gagnent les réseaux

Pour les habitants, la facture est immédiate. Une route fermée rallonge les trajets. Une conduite d’eau rompue pénalise des ménages déjà exposés à des coupures répétées. Un égout fragilisé augmente les risques sanitaires. Et quand les interventions municipales deviennent trop dangereuses à cause de tirs ou de la présence de groupes armés, la réparation prend du retard. La mairie de Johannesburg reconnaît d’ailleurs que les entités municipales ne peuvent pas, seules, mener ce combat jusqu’au bout.

L’enjeu financier est lui aussi considérable. Le budget 2026/27 de la ville prévoit déjà des lignes dédiées à la réhabilitation de sinkholes liés à l’exploitation illégale et à la protection des infrastructures. Dans le même temps, la Johannesburg Roads Agency souligne qu’une part importante du réseau routier reste en très mauvais état, ce qui complique encore la distinction entre dégradation normale, sous-investissement ancien et dégâts causés par les excavations clandestines. Le problème devient donc cumulatif : plus les réparations sont retardées, plus le coût de remise à niveau augmente.

Les bénéficiaires, eux, ne sont pas les travailleurs les plus visibles. Les autorités locales et plusieurs enquêtes de terrain décrivent plutôt des réseaux criminels qui contrôlent l’accès aux galeries, organisent les flux et captent l’essentiel des profits. Dans ce schéma, les mineurs de base prennent le risque physique, tandis que d’autres tirent les revenus de la chaîne. C’est aussi pour cela que la municipalité a appelé à une réponse coordonnée entre la police métropolitaine, la police sud-africaine, le gouvernement provincial et, en dernier ressort, l’armée.

Un signal pour l’Afrique australe

Cette crise dit quelque chose de plus large sur l’Afrique du Sud. Dans une économie où les anciennes zones minières se mêlent aux tissus urbains, la question n’est pas seulement celle de la sécurité. Elle touche aussi la gestion du foncier, la remise en état des sites miniers, la surveillance des infrastructures et la capacité de l’État à contrôler des espaces déjà marqués par des décennies de désindustrialisation partielle. Johannesburg reste le centre financier du pays, mais son sous-sol rappelle que la ville continue de payer le prix de son histoire extractive.

À l’échelle de l’Afrique australe, le sujet dépasse Johannesburg. Les économies de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, partagent des défis proches : sites miniers abandonnés, circulation transfrontalière de main-d’œuvre précaire, réseaux criminels mobiles et pression sur les autorités locales. Dans plusieurs pays de la région, l’extraction informelle nourrit à la fois des revenus de survie et des activités illégales plus structurées. Le cas sud-africain montre ce qui se produit quand ces dynamiques rencontrent une grande ville dense, des infrastructures vieillissantes et des poches de gouvernance fragiles.

Pour Pretoria, le défi est désormais clair : sécuriser les zones à risque, prévenir de nouveaux affaissements et traiter la mine illégale comme une question d’infrastructure autant que de criminalité. C’est sur ce terrain, et non dans les seuls discours de fermeté, que se jouera la suite. Les prochaines étapes se liront dans la capacité de la ville à stabiliser les routes les plus exposées, à réparer les réseaux endommagés et à empêcher que le sous-sol de Johannesburg ne continue de dicter l’agenda du dessus.