À Antananarivo, le riz n’est pas seulement une denrée. C’est un équilibre social.

À Madagascar, le riz touche à la fois le panier du ménage, le revenu du producteur et la stabilité du marché. Quand les cargaisons étrangères montent, la question ne se limite pas au prix au kilo. Elle devient aussi celle des débouchés pour les riziculteurs malgaches, de l’emploi rural et de la capacité de l’État à arbitrer entre sécurité alimentaire et protection de la production locale.

Le sujet est d’autant plus sensible que la République de Madagascar, avec Antananarivo pour capitale, appartient à la fois à l’Union africaine et à la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe. Ces cadres régionaux mettent en avant l’intégration des marchés, mais aussi la résilience agricole et la transformation locale. Dans ce contexte, la filière rizicole malgache pèse bien au-delà d’un seul secteur : elle est un test de souveraineté économique.

Ce que dit l’enquête ouverte par l’ANMCC

Le 31 août 2026, l’Agence nationale de la mesure des résultats et de l’analyse des politiques publiques, l’ANMCC, a ouvert une enquête de sauvegarde sur plusieurs catégories de riz importé. Madagascar l’a ensuite notifiée à l’Organisation mondiale du commerce le 2 septembre. La procédure vise le riz décortiqué, le riz semi-blanchi ou blanchi, poli ou glacé, ainsi que le riz en brisures.

Dans le vocabulaire de l’OMC, une enquête de sauvegarde sert à vérifier si une hausse des importations provoque, ou menace de provoquer, un dommage grave à une branche de production nationale. Si ce dommage est établi, l’État peut appliquer des mesures temporaires, comme des droits de douane additionnels ou des quotas. L’OMC rappelle aussi que ces mesures ne peuvent venir qu’après une procédure d’enquête transparente et notifiée.

L’ANMCC indique que les importations de riz sont passées de 262 002 tonnes en 2024 à 800 812 tonnes en 2025. C’est un triplement en un an. L’agence ajoute qu’entre 2023 et 2025, la production et les ventes locales auraient baissé respectivement de 25,6 % et 25,4 %, tandis que le taux d’utilisation des capacités de production serait tombé de 35 % à 24 %. Ces chiffres, publiés dans le cadre de l’enquête, donnent la mesure de la tension sur la filière.

La chronologie compte. Les importateurs, exportateurs et autres parties intéressées disposent de 30 jours à compter de la publication de l’avis pour se faire connaître et déposer leurs observations. Les questionnaires doivent être retournés dans un délai de 30 jours ouvrables après réception. L’ANMCC peut aussi tenir des auditions publiques, à la demande des parties ou de sa propre initiative.

Pourquoi la filière locale parle d’étouffement progressif

Le riz reste l’aliment de base à Madagascar. Quand les importations augmentent trop vite, elles peuvent casser les prix à la sortie des rizeries et réduire l’espace de commercialisation du paddy local. La Banque mondiale rappelle que le port de Toamasina concentre l’essentiel des importations du pays, ce qui renforce l’impact des arrivages extérieurs sur les marchés urbains. En pratique, la capitale et les grands centres côtiers ressentent souvent plus vite la pression sur les prix que les zones de production.

Ce déséquilibre n’est pas théorique. Des médias malgaches ont rapporté en août 2026 que le gouvernement avait suspendu temporairement les droits de douane et la TVA annoncés sur le riz importé, au motif que la production locale ne couvrait pas encore les besoins du marché, notamment à l’approche de la période de soudure, ce moment de l’année où les stocks s’amenuisent avant les nouvelles récoltes. Là encore, l’enjeu n’est pas seulement budgétaire. Il est aussi social.

Cette suspension fiscale éclaire l’arbitrage actuel des autorités malgaches. D’un côté, protéger les producteurs contre une concurrence trop massive. De l’autre, éviter une tension sur l’approvisionnement dans un pays où le riz importé joue souvent un rôle d’amortisseur. Le gouvernement cherche donc à contenir les prix sans laisser se vider le marché. Cette ligne de crête est délicate, car une taxe trop forte peut renchérir le riz en ville, tandis qu’un flux trop libre peut affaiblir la production nationale.

Les prévisions de récolte viennent compliquer le tableau. L’USDA a indiqué, dans ses projections récentes, que la production rizicole malgache devait remonter en 2026, autour de 2,7 millions de tonnes en équivalent usiné selon une estimation de fin 2025, tout en restant dépendante de facteurs climatiques et logistiques. D’autres estimations relayées par la presse locale évoquent une hausse du paddy en 2026. Mais une meilleure récolte ne suffit pas si les importations restent élevées et absorbent l’espace commercial avant même la mise en marché du riz local.

Un dossier agricole, mais aussi commercial et régional

Le dossier dépasse la seule agriculture. Madagascar a déjà utilisé, par le passé, des instruments de défense commerciale dans le cadre de l’OMC, et le pays s’appuie désormais sur l’ANMCC pour mener ce type d’enquête. Cela montre que les autorités ne veulent plus traiter le riz uniquement comme une marchandise alimentaire, mais aussi comme une production stratégique à défendre juridiquement.

Dans la région SADC, l’enjeu est particulièrement visible. Madagascar participe à un espace où circulent biens, capitaux et politiques agricoles, mais où la sécurité alimentaire reste inégale d’un pays à l’autre. Lors du 46e sommet de la SADC, en août 2026, les États membres ont encore insisté sur les chaînes de valeur régionales et l’intégration industrielle. Pour Madagascar, cela signifie qu’une politique rizicole ne peut pas être pensée isolément : elle doit tenir compte des flux régionaux, des coûts portuaires, du transport intérieur et de la compétitivité des producteurs locaux face aux arrivages extérieurs.

La portée continentale est claire. Dans plusieurs pays africains, le riz est devenu un produit politique autant qu’agricole. Lorsqu’un État ouvre une enquête de sauvegarde, il envoie un signal : la sécurité alimentaire ne peut pas reposer durablement sur l’importation bon marché. Madagascar rappelle ainsi qu’un pays insulaire ou semi-insulaire, même quand il importe massivement, cherche à préserver son tissu de producteurs et sa capacité à nourrir sa population par ses propres champs. C’est ce fragile équilibre que l’enquête ouverte à Antananarivo va devoir éclairer dans les prochaines semaines.