À Nairobi, le débat dépasse les kiosques
Dans les rues de Nairobi, la concurrence ne se joue pas seulement entre enseignes et prix. Elle touche aussi à la place que le Kenya veut réserver à son économie informelle, celle des vendeurs ambulants, des petits ateliers et des microcommerces qui font vivre une grande partie des ménages urbains. Quand le pouvoir politique promet de « protéger » ces activités, il parle à la fois à des entrepreneurs fragiles et à un électorat inquiet du coût de la vie.
Le sujet est sensible dans un pays qui reste une plate-forme commerciale de l’Afrique de l’Est, mais aussi un point d’accueil pour des réfugiés, des demandeurs d’asile et des migrants régionaux. Au Kenya, cette réalité se lit à la fois dans les rues de Nairobi et dans les textes qui encadrent la circulation des personnes au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, qui regroupe huit États partenaires et prévoit la liberté de circulation, d’établissement et de travail pour certaines catégories de citoyens de la région.
Ce que William Ruto a annoncé
Le président kényan William Ruto a ordonné l’arrêt des petites activités commerciales exercées par des étrangers, en visant le hawking, les étals de rue et une partie de la petite vente au détail. Il a aussi demandé à son gouvernement d’accélérer un projet de loi destiné à interdire aux non-Kényans certains segments du commerce jugés réservés aux nationaux. Dans les comptes rendus publiés à Nairobi, l’entrée en vigueur de cette mesure est annoncée pour le lundi 7 septembre 2026.
Le chef de l’État a défendu une ligne en deux temps. D’un côté, il a rappelé que le Kenya reste ouvert aux capitaux étrangers. De l’autre, il a estimé que les investisseurs étrangers doivent créer des emplois et produire localement, plutôt que de concurrencer les petits commerçants kényans dans des activités qui exigent peu de capital. Cette distinction entre investissement et microcommerce structure tout son argumentaire.
La décision intervient après une réunion à State House, à Nairobi, avec des représentants des micro, petites et moyennes entreprises. Plusieurs médias kényans ont rapporté que les griefs portaient aussi sur la pression fiscale et sur la concurrence dans la distribution de biens de consommation courante. Autrement dit, la question des étrangers s’inscrit dans un malaise plus large des petits opérateurs, pas dans un seul épisode isolé.
Un cadre juridique déjà balisé
Le Kenya ne part pas d’une page blanche. La législation nationale reconnaît déjà le droit des réfugiés à travailler et à exercer une activité commerciale, sous réserve de qualifications reconnues et de documents en règle. Le permis de classe M est précisément prévu pour les réfugiés qui souhaitent prendre un emploi ou exercer un métier, un commerce ou une profession.
Les données les plus récentes de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés montrent qu’au 31 juillet 2026, le Kenya comptait 635 983 réfugiés et 229 015 demandeurs d’asile. L’ensemble des personnes déplacées sous protection dépassait donc 864 000 personnes, avec 118 387 réfugiés et demandeurs d’asile enregistrés à Nairobi seulement. La population réfugiée reste concentrée dans les zones de Garissa et Turkana, mais une part croissante vit en ville.
Ces chiffres ne disent pas tout, mais ils éclairent l’ampleur du dossier. Dans les quartiers urbains, les étrangers visibles dans les salons de coiffure, la construction, les moto-taxis ou la vente de vêtements ne relèvent pas tous du même statut. Certains sont des réfugiés autorisés à travailler. D’autres sont des migrants de la région, bénéficiaires de la circulation facilitée par l’EAC. D’autres encore peuvent se trouver dans une zone grise administrative. La nouvelle consigne présidentielle mélange ces réalités, ce qui crée un risque de traitement indifférencié.
Entre protection sociale et tension xénophobe
Sur le fond, le message de Nairobi renvoie à une question classique en Afrique de l’Est : qui peut vendre quoi, et dans quelles conditions ? Les traités de l’EAC défendent la libre circulation et l’établissement des citoyens de la région, mais cette liberté ne supprime pas les règles nationales d’enregistrement, de permis et de fiscalité. En pratique, les États arbitrent sans cesse entre intégration régionale et protection des petits opérateurs locaux.
Pour les Kényans les plus exposés à l’inflation, au chômage et à la baisse du pouvoir d’achat, la promesse de réserver certains métiers aux nationaux peut sembler politiquement rentable. Pour les commerçants étrangers déjà installés, elle ouvre au contraire une zone d’incertitude sur leurs licences, leurs stocks et leur droit de rester. Pour les autorités, elle offre une réponse visible à une pression sociale réelle, mais sans traiter à elle seule les causes profondes de la fragilité du petit commerce : coût du crédit, fiscalité, loyers, frais d’importation et faible demande intérieure.
L’épisode a aussi une portée régionale. À la suite de la controverse de juillet autour d’un vendeur burundais interpellé à Nairobi, le ministère kényan des Affaires étrangères avait déjà cherché à rassurer les ressortissants d’Afrique de l’Est. Cette fois, le ton est plus direct. Il risque donc d’alimenter des inquiétudes chez les Burundais, Ougandais, Tanzaniens, Congolais ou Éthiopiens installés dans la capitale kényane, même lorsque leur activité est légalement autorisée.
Ce que cette décision dit de la région
Le Kenya se présente souvent comme un carrefour économique de l’Afrique de l’Est. Il attire les capitaux, les sièges régionaux, les services et une partie des mobilités de travail. Mais ce rôle régional a un revers : il rend plus visibles les crispations autour de la place des étrangers dans les secteurs les plus modestes de l’économie. Dans un espace où la circulation s’intensifie, la ligne entre intégration et fermeture reste instable.
La séquence kényane résonne aussi au-delà de l’EAC. Elle s’inscrit dans une période où plusieurs pays africains durcissent, chacun à leur manière, le contrôle des activités commerciales étrangères. L’enjeu, pour Nairobi comme pour d’autres capitales, sera de savoir si la protection du commerce local passe par une éviction large des non-nationaux ou par une régulation plus fine, capable de distinguer les réfugiés, les travailleurs régionaux en règle et les opérateurs sans autorisation. C’est sur cette nuance que se jouera une part importante de la crédibilité économique et politique du Kenya dans les prochains mois.