Dans le Brakna, l’eau vaut autant que la terre

À Boghé, la question n’est pas seulement de cultiver davantage. Elle est d’abord de savoir comment sécuriser l’eau, organiser les parcelles et faire tenir une filière dans la durée. C’est tout l’enjeu du projet agricole en discussion entre Nouakchott et des acteurs italiens : sans irrigation fiable, les hectares annoncés restent une promesse ; avec un canal, ils peuvent devenir une base productive pour le riz, le blé et le maraîchage.

Le dossier s’inscrit dans un contexte plus large. Le Plan Mattei, lancé par l’Italie pour structurer sa coopération avec l’Afrique, place l’agriculture et la sécurité alimentaire parmi ses priorités officielles. À Nouakchott, cette approche trouve un terrain concret dans la vallée du fleuve Sénégal, où la Mauritanie cherche depuis plusieurs années à mieux exploiter ses périmètres irrigués.

Un projet de 10 000 à 20 000 hectares autour d’un nouveau canal

Le 1er septembre 2026, le ministre mauritanien de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, Mohamedou Ahmedou Mhaimid, a reçu une délégation italienne comprenant des représentants de B.F.I et de Saham. L’échange a porté sur un projet conjoint entre la SONADER, la Société nationale de développement rural, et B.F.I, avec une fourchette de 10 000 à 20 000 hectares à aménager dans le Brakna, grâce à la création d’un nouveau canal près de Boghé.

Le projet veut intégrer le blé dans le système agricole national, tout en développant les légumes et les semences de riz et de blé. L’objectif affiché est clair : renforcer la production locale et réduire la dépendance du pays aux marchés extérieurs pour des denrées stratégiques. Aucun calendrier précis de démarrage n’a toutefois été communiqué à ce stade.

Cette séquence ne surgit pas de nulle part. En Mauritanie, la SONADER est déjà au centre des dispositifs d’aménagement hydro-agricole de la vallée. Le ministère de l’Agriculture a aussi signé avec la FAO un programme destiné à doter la SONADER d’un schéma directeur pour la rive droite du fleuve Sénégal, avec un financement de 450 000 dollars et la mobilisation d’experts nationaux et internationaux.

Le blé, point de rencontre entre les intérêts italiens et mauritaniens

Sur le terrain, la Mauritanie teste déjà la culture du blé à petite échelle. En mars 2024, le ministère a annoncé la réussite d’un premier essai sur 200 hectares dans le Trarza, avec des rendements situés entre 4 et 5 tonnes par hectare et une production brute d’environ 1 000 tonnes. Le même ministère a ensuite indiqué que les variétés adaptées au pays étaient passées à cinq, signe qu’une base agronomique commence à se dessiner.

Dans le même dossier, un projet de soutien à la chaîne de valeur du blé a permis de produire 16 tonnes de semences d’ACSAD à l’Aftout et à l’Assaba, avec une hausse annoncée de 400 % sur ces volumes. Les autorités parlent d’un potentiel d’extension sur une centaine d’hectares supplémentaires. Autrement dit, la question n’est plus seulement celle de l’expérimentation, mais celle du passage à l’échelle.

Pour l’Italie, Bonifiche Ferraresi a déjà multiplié les accords agricoles sur le continent. Le groupe est engagé dans des projets de grande taille en Algérie, au Ghana, au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Congo, avec des superficies qui vont de 5 000 à 36 000 hectares selon les cas. La Mauritanie devient donc un nouveau maillon d’une stratégie africaine qui mêle production, irrigation, formation et transformation locale.

Ce que change cette arrivée pour la Mauritanie

Pour les autorités mauritaniennes, l’intérêt est double. D’abord, attirer un investisseur capable de financer des infrastructures hydrauliques lourdes, que le secteur public ne peut pas toujours assumer seul. Ensuite, accélérer la structuration d’une filière céréalière encore fragile, dans un pays où les importations restent une soupape majeure pour l’approvisionnement du marché intérieur. Les bénéfices potentiels touchent d’abord les producteurs de la vallée, puis les transformateurs, les semenciers et les circuits de distribution de Nouakchott et des grandes villes.

Mais le sujet ne se résume pas à une annonce d’investissement. Dans la vallée du fleuve Sénégal, les aménagements hydro-agricoles posent toujours les mêmes questions : accès à l’eau, entretien des canaux, répartition foncière, insertion des exploitations familiales et partage des retombées. Le fait que la SONADER soit au cœur du montage est décisif, car l’entreprise publique détient la mémoire technique des périmètres de Boghé et du reste du couloir agricole mauritanien.

La portée sociale est importante. Si le projet se limite à une enclave productive, il profitera surtout à un opérateur et à quelques segments de la chaîne. S’il s’articule avec les exploitants locaux, les femmes maraîchères, les coopératives et les services de vulgarisation, il peut au contraire renforcer l’emploi rural et la circulation de revenus dans le Brakna. La différence se jouera dans les détails du montage, pas dans les slogans.

Un test utile pour la vallée du fleuve Sénégal et pour l’Afrique de l’Ouest

Au-delà de la Mauritanie, ce dossier renvoie à une question régionale plus large : comment transformer les vallées irriguées d’Afrique de l’Ouest en bases de sécurité alimentaire sans reproduire des modèles peu adaptés aux agricultures locales ? La rive droite du fleuve Sénégal concentre déjà des enjeux d’eau, de climat et d’investissement qui dépassent le seul Brakna. Elle oblige aussi à penser l’amont et l’aval des projets, du foncier à la commercialisation.

Dans cette perspective, Boghé devient un site à surveiller. Si le projet italien se concrétise, il dira quelque chose de la nouvelle relation entre l’Europe du Sud et l’Afrique de l’Ouest : moins centrée sur l’aide, davantage sur l’investissement productif. Pour la Mauritanie, l’enjeu est de transformer cette fenêtre d’intérêt en capacités durables, avec des infrastructures, des semences, des compétences et une gouvernance claire. C’est là que se joue la vraie mesure d’un projet agricole.