Quand une restructuration menace le financement du quotidien
À Dakar, la dette publique n’est pas qu’une affaire de tableurs. Elle touche la capacité de l’État à payer, mais aussi celle des banques à prêter aux entreprises, aux commerçants et aux ménages. C’est tout l’enjeu du plan annoncé par le Sénégal : alléger la pression sur les finances publiques sans casser le marché régional en francs CFA, devenu l’un des principaux relais de financement du pays.
Le gouvernement sénégalais a lancé, le 1er septembre 2026, un Plan de traitement de la dette du Sénégal, au moment même où les discussions avec le FMI débouchaient sur un accord technique autour d’un nouveau programme de 2,2 milliards de dollars sur 36 mois. Le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan a confirmé un choix central : la dette libellée en francs CFA restera hors du périmètre de la restructuration.
Le franc CFA protège le système, mais limite la manœuvre
Ce choix ne relève pas d’un geste politique de confort. Il reflète une contrainte très concrète. Le Sénégal s’est fortement appuyé, en 2025 et 2026, sur le marché régional de l’UEMOA, l’Union économique et monétaire ouest-africaine, pour financer ses besoins. L’IMF note que le pays a eu recours de manière soutenue à ce marché, avec des maturités raccourcies en 2026, faute d’un accès fluide aux financements extérieurs.
Le ministère sénégalais explique aussi que cette dette locale doit rester en dehors du traitement parce qu’elle joue un rôle majeur dans le financement de l’État et de l’économie. En pratique, toucher à ce compartiment reviendrait à fragiliser une source encore active de refinancement budgétaire. Pour un Trésor qui continue d’émettre, c’est un verrou majeur.
Cette prudence s’explique aussi par la structure du système bancaire régional. Une analyse relayée par la presse économique ouest-africaine, à partir de travaux de Fitch, estime que les titres publics sénégalais représentent entre 25 % et 35 % des actifs des banques de l’UEMOA, soit près de trois fois leurs fonds propres. Au Sénégal même, l’exposition des banques à la dette de l’État est jugée très élevée. Une restructuration en monnaie locale ferait donc courir un risque direct au capital bancaire.
Autrement dit, le gouvernement cherche à éviter une secousse systémique. Si les titres publics en CFA perdaient brutalement de la valeur, le choc ne resterait pas confiné au Trésor. Il remonterait vite vers les bilans des banques, puis vers le crédit à l’économie réelle. C’est là que le sujet devient social : financement du commerce, avance sur récoltes, crédit aux PME, trésorerie des importateurs.
Les créanciers visés sont surtout hors du périmètre régional
Le plan sénégalais ne fait pas disparaître la dette. Il la répartit. Dans les faits, les créanciers multilatéraux comme le FMI, la Banque mondiale, la BAD ou la BOAD restent prioritaires par nature. L’effort, s’il y a restructuration, doit donc surtout porter sur les bilatéraux et sur les détenteurs d’eurobonds. Le communiqué officiel parle d’une stratégie de gestion active de la dette, pas d’un effacement généralisé.
Le contexte budgétaire explique cette approche. L’AFDB rappelle que le programme avec le FMI avait été suspendu en septembre 2024 dans le dossier de fausse déclaration de dette, et qu’un nouvel ajustement budgétaire est désormais attendu. L’institution africaine indique aussi que le Sénégal a adopté une nouvelle stratégie de dette 2026-2028, centrée sur la réduction du déficit, la mobilisation fiscale et des financements moins souverains.
Les agences de notation voient la même fragilité. Moody’s a abaissé la note souveraine du Sénégal à Caa2 le 28 août 2026, avec perspective négative, en évoquant un risque de défaut accru. RTS a rapporté que l’agence reliait aussi le recours plus important aux financements régionaux à une hausse du risque de refinancement et du coût du service de la dette. Fitch, pour sa part, a déjà rapproché la notation en monnaie locale de celle en devises, ce qui montre que la séparation entre les deux compartiments est désormais très fine.
Un arbitrage sénégalais, mais des effets ouest-africains
Le Sénégal se trouve dans une position particulière. Contrairement à la Zambie ou au Ghana, il appartient à une zone monétaire où le franc CFA est arrimé à l’euro. Cette stabilité limite le risque d’une dépréciation brutale, et donc d’une spirale sur la dette extérieure. Mais elle ne supprime pas la contrainte de liquidité. Le pays doit encore trouver de l’argent chaque mois, chaque trimestre, pour faire rouler sa dette et exécuter son budget.
C’est là que le rapport de force change. Le marché régional de l’UEMOA est à la fois une bouée et une dépendance. La BCEAO organise les adjudications de bons et d’obligations du Trésor, et le bulletin statistique de la banque centrale montre la place massive qu’y occupent les titres publics de la sous-région, dont ceux du Sénégal. Le pays doit donc ménager ses banques locales, tout en négociant avec des créanciers extérieurs qui peuvent attendre plus longtemps que lui.
Sur le plan politique, ce dossier arrive aussi à un moment délicat. Le président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, a demandé publiquement que le contenu réel de l’accord avec le FMI soit communiqué aux députés, ainsi que les engagements pris sur le traitement de la dette et les audits en cours. Le calendrier parlementaire compte donc, même si l’exécutif garde des marges constitutionnelles pour faire avancer le budget.
Pour l’Afrique de l’Ouest, le cas sénégalais fait figure de test. Il montre qu’une dette en monnaie locale peut protéger un système bancaire régional, tout en compliquant la sortie de crise d’un État endetté. Il rappelle aussi qu’en UEMOA, la discipline budgétaire, la stabilité bancaire et l’accès au marché sont désormais liés. La suite se jouera dans les arbitrages budgétaires de 2027, dans la relation avec le FMI et dans la capacité de Dakar à regagner la confiance sans casser son propre circuit de financement.