Un espace civique qui s’est rétréci à vue d’œil

À Tunis, le débat public ne se joue pas seulement dans les urnes ou au Parlement. Il se joue aussi dans les associations, les syndicats, les collectifs d’aide et les organisations de défense des droits. C’est là que se mesure, très concrètement, la santé démocratique d’un pays. En Tunisie, cet espace s’est nettement refermé depuis 2024, au point d’inquiéter de nombreux acteurs locaux et internationaux. Human Rights Watch décrit une séquence de pressions qui mêle poursuites, suspensions, contrôles financiers et arrestations visant des voix critiques.

Ce constat intervient dans un pays qui a longtemps été présenté comme l’un des laboratoires politiques de l’après-2011 en Afrique du Nord. La Tunisie a vu émerger un tissu associatif dense après la révolution, puis un recul progressif des contre-pouvoirs depuis la concentration du pouvoir autour du président Kaïs Saïed à partir de 2021. Dans le même temps, le pays reste arrimé à son environnement régional, entre Union du Maghreb arabe, voisinage méditerranéen et cadres africains de droits humains. Ce contexte rend chaque recul institutionnel plus visible, car il touche un pays souvent observé bien au-delà de ses frontières.

Des suspensions en série, des enquêtes et des arrestations

Le dossier publié par Human Rights Watch le mercredi 2 septembre affirme que les autorités tunisiennes ont intensifié, depuis mai 2024, les mesures contre la société civile. L’organisation parle d’arrestations arbitraires, de détentions, d’enquêtes pénales et financières, de restrictions bancaires et de suspensions administratives ou judiciaires. Elle cite aussi au moins 20 associations suspendues depuis juillet 2025, et au moins 25 organisations visées par des ordonnances de suspension entre juillet 2025 et avril 2026.

Parmi les cas mis en avant figure la Ligue tunisienne des droits de l’homme, l’une des plus anciennes organisations de défense des droits sur le continent. Des agences et médias internationaux ont confirmé sa suspension d’un mois au printemps 2026, tandis que l’Agence Tunis Afrique Presse a rapporté les recours déposés devant la justice. D’autres structures ont aussi été touchées, comme le Forum tunisien des droits économiques et sociaux, l’Association tunisienne des femmes démocrates, l’OMCT en Tunisie ou encore des médias indépendants associés au champ civique.

Human Rights Watch et Amnesty International décrivent également une utilisation répétée d’enquêtes financières et pénales contre des associations travaillant sur les migrations, l’anti-discrimination ou les droits humains. Le cas de Saadia Mosbah, militante antiraciste et présidente de Mnemty, est particulièrement cité. HRW indique qu’elle a été condamnée en mars 2026 à huit ans de prison sur des accusations liées aux finances de son association. Amnesty, de son côté, souligne qu’à la fin de 2024 au moins six organisations faisaient encore l’objet d’enquêtes et que sept personnes étaient en détention provisoire dans ce contexte.

Pourquoi cette séquence pèse sur tout le pays

La société civile tunisienne ne se limite pas à la contestation politique. Elle fournit aussi des services, documente les abus, alerte sur les violences et intervient là où l’État est absent ou débordé. Quand une association est suspendue, ce sont parfois des victimes qui perdent un appui juridique, des migrants un relais humanitaire, des femmes un espace d’écoute, ou des quartiers populaires un acteur de médiation. Le dommage n’est donc pas seulement symbolique. Il est social, administratif et souvent immédiat. HRW insiste d’ailleurs sur ce rôle de contre-pouvoir, essentiel à la reddition de comptes.

Le recours aux financements étrangers comme argument de suspicion est devenu un ressort politique récurrent. Les autorités tunisiennes affirment défendre la souveraineté nationale et la régularité juridique des associations. Mais les organisations visées répliquent que les contrôles se transforment en outil d’étouffement. Le débat n’est pas propre à la Tunisie : il traverse de nombreux pays africains où l’enregistrement des ONG, l’accès aux comptes bancaires et les règles de financement peuvent devenir des leviers de pression politique. La question, ici, est celle de l’équilibre entre transparence et liberté d’association, un principe protégé par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples.

La portée est aussi judiciaire. En mars 2025, Tunis a notifié son retrait de la déclaration prévue à l’article 34(6) du Protocole relatif à la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, ce qui limite l’accès direct des particuliers et des ONG à cette juridiction continentale. Amnesty et plusieurs réseaux spécialisés ont averti qu’une fois ce retrait effectif, les citoyens et associations tunisiennes perdraient un recours important au niveau africain. Cette décision a donc une portée qui dépasse la seule bataille autour des associations. Elle touche à l’architecture de protection des droits sur le continent.

Ce que ce dossier dit de la Tunisie, et de l’Afrique du Nord

La Tunisie reste un pays scruté parce qu’elle a longtemps incarné une transition politique singulière dans la région. La crise actuelle des libertés y est donc lue comme un signal fort, non seulement pour Tunis mais aussi pour les capitales voisines. En Afrique du Nord, où les espaces de contestation sont souvent étroitement surveillés, l’affaiblissement des contre-pouvoirs en Tunisie peut servir de précédent, ou de repoussoir, selon les acteurs. Il rappelle surtout qu’un tissu civique robuste n’est jamais acquis.

Sur le plan continental, l’enjeu dépasse la seule défense des ONG. Il concerne la place des juridictions africaines, la crédibilité des engagements pris au sein de l’Union africaine et la capacité des institutions régionales à protéger les libertés publiques. La Tunisie reste membre de l’UA, mais son retrait de l’accès direct à la Cour africaine et la multiplication des mesures contre les associations renvoient à une question plus large : qui peut encore contester le pouvoir sans risquer la suspension, l’enquête ou la prison ? Les prochaines échéances devant les instances africaines des droits humains, ainsi que la réaction des partenaires internationaux, diront si le pays s’enferme durablement dans une logique de verrouillage ou s’il laisse encore une marge à la société civile.