Un marché du travail qui se construit d’abord dans les marges
Au Kenya, trouver un emploi ne signifie pas toujours signer un contrat, ni entrer dans une entreprise bien structurée. Pour des millions de Kényans, surtout dans les villes moyennes, les périphéries urbaines et les zones rurales, le travail passe encore par la vente, la petite production, le transport, la construction ou les services du quotidien. Cette réalité dit beaucoup de l’économie kényane : elle crée des activités, mais pas encore assez d’emplois stables.
Le sujet est central à Nairobi, où le gouvernement cherche à montrer que la croissance ne se résume pas aux indicateurs macroéconomiques. Il l’est aussi dans la Communauté d’Afrique de l’Est, où les économies jeunes et urbaines absorbent difficilement l’arrivée massive de nouveaux entrants sur le marché du travail. Dans cette région, le défi n’est pas seulement de produire plus. Il est aussi de transformer le travail informel en emplois plus productifs, mieux payés et mieux protégés.
Une donnée qui confirme la domination de l’informel
Les chiffres publiés au Kenya montrent une dépendance persistante à l’économie informelle. En 2025, le pays a créé 822 100 emplois, et 87,2 % d’entre eux relevaient du secteur informel, selon les données officielles citées à Nairobi fin août 2026. Le même mouvement apparaît dans le bilan de 2024, quand 782 300 emplois avaient été créés, dont l’immense majorité dans l’informel.
Le Bureau national des statistiques précise que 18,1 millions de personnes travaillaient dans l’informel en 2025, soit une hausse de 4,1 % sur un an. La construction a enregistré la plus forte progression sectorielle, avec 490 100 travailleurs, en hausse de 6,7 %. Le commerce de gros et de détail, tout comme l’hôtellerie-restauration, concentrent aussi une large part de ces emplois.
À l’inverse, l’emploi moderne progresse plus lentement. Le Kenya comptait environ 3,5 millions d’emplois formels en 2025, contre 18,1 millions d’emplois informels, ce qui laisse une structure de marché du travail très déséquilibrée. La photographie est claire : le pays crée du travail, mais la majorité de ce travail reste peu protégée et souvent peu productive.
Ce que disent l’agriculture, les services et l’industrie
Cette structure n’est pas nouvelle. En 2019, l’agriculture représentait déjà 45 % de l’emploi au Kenya, selon des travaux de la Banque mondiale fondés sur les données nationales. Dans les zones rurales, elle reste un amortisseur social majeur. Elle absorbe la main-d’œuvre quand l’industrie et les services formels ne suivent pas.
Le contraste avec les secteurs les plus modernes est net. Les services à forte intensité de connaissance, comme l’informatique, la finance et les professions spécialisées, emploient environ 2 % des travailleurs, tout en pesant 14 % du produit intérieur brut et 19 % de la croissance, selon la Banque mondiale. Autrement dit, les secteurs qui produisent le plus de valeur ne sont pas encore ceux qui recrutent le plus.
Cette dissociation explique une partie de la tension actuelle. Le Kenya a une économie plus dynamique que beaucoup de ses voisins, mais sa capacité à créer des postes formels reste limitée. La construction, le commerce et l’agriculture jouent donc le rôle de filet de sécurité. Ils soutiennent les ménages, mais ils ne suffisent pas, seuls, à bâtir une trajectoire d’ascension sociale durable.
La réponse de l’État : former, certifier, insérer
Face à cette réalité, le gouvernement kényan met désormais l’accent sur la qualité de l’emploi plutôt que sur le seul volume. L’exécutif veut développer les compétences, améliorer la productivité et mieux relier les dépenses publiques aux résultats visibles. Cette orientation est cohérente avec les conclusions de la Banque mondiale, qui estime que des réformes favorables à la concurrence pourraient soutenir la création de jusqu’à 400 000 emplois supplémentaires par an au Kenya.
Le programme National Youth Opportunities Towards Advancement, plus connu sous le nom de NYOTA, s’inscrit dans cette logique. Lancé pour renforcer l’accès des jeunes à l’emploi, à l’entrepreneuriat et aux compétences techniques, il est déployé dans les 47 comtés. Les documents publics du gouvernement indiquent qu’il vise plus de 200 000 jeunes et combine formation, accompagnement et soutien à l’activité économique.
Les objectifs affichés sont ambitieux : 570 000 placements professionnels, 310 000 certifications et 90 000 formations techniques. Ces chiffres montrent une inflexion importante. Le Kenya ne cherche plus seulement à multiplier les emplois d’entrée de gamme. Il veut aussi faire monter en gamme une partie de sa jeunesse, afin qu’elle puisse basculer vers des activités plus productives et, à terme, vers des entreprises plus solides.
Un enjeu social, budgétaire et continental
Pour les ménages, la question est immédiate. L’informel permet de survivre, mais il laisse souvent peu de marge pour l’épargne, la retraite, l’assurance maladie ou l’investissement. Pour l’État, le défi est budgétaire. Plus l’emploi reste informel, plus la base fiscale et contributive demeure étroite, ce qui limite ensuite les moyens de financer l’éducation, la santé et les infrastructures.
Le secteur privé formel, lui, continue de jouer un rôle clé mais insuffisant. La Banque mondiale note que les réformes de concurrence et de productivité peuvent relever les salaires et stimuler les investissements. Dans le cas kényan, l’enjeu n’est pas de condamner l’informel, qui reste un moteur d’absorption sociale. Il s’agit plutôt de lui donner des passerelles : accès au crédit, fiscalité adaptée, formation, protection sociale et croissance des petites entreprises.
À l’échelle africaine, le cas kényan résonne bien au-delà de Nairobi. Dans beaucoup d’économies du continent, la jeunesse arrive plus vite que les emplois formels. Le Kenya montre qu’une stratégie sérieuse doit partir des faits : reconnaître le poids de l’informel, investir dans les compétences, et bâtir des ponts vers des activités plus productives. La suite dépendra de la capacité des réformes à convertir cette masse de travail en trajectoires économiques plus solides, dans un pays qui sert souvent de laboratoire à l’Afrique de l’Est.