Un projet qui raconte la nouvelle place de l’or ivoirien

À quelques kilomètres de la frontière ghanéenne, un projet minier peut désormais peser autant qu’une politique publique. C’est le cas d’Afema, dans le sud-est de la Côte d’Ivoire, où Turaco Gold prépare une montée en puissance qui dépasse le seul cadre d’un gisement. L’enjeu est simple : transformer une vieille zone aurifère en actif industriel capable d’alimenter durablement les recettes du pays, les emplois locaux et l’offre exportable.

Le sujet s’inscrit dans une trajectoire nationale nette. En Côte d’Ivoire, l’or est devenu l’un des moteurs de la diversification économique, avec une production passée d’environ 18 tonnes en 2014 à 58 tonnes en 2024 selon les chiffres officiels du gouvernement. Le secteur se structure aussi autour de nouvelles mines industrielles, comme Lafigué, inaugurée en 2024, et Koné, présenté comme le premier grand projet minier du pays. La capitale du pays est Yamoussoukro, mais l’impulsion économique, elle, reste largement pilotée depuis Abidjan.

Afema, d’une petite exploitation aux grands équilibres miniers

L’histoire du site ne date pas d’hier. Turaco rappelle qu’Afema a déjà connu une exploitation à petite échelle dans les années 1990, avant l’arrêt des activités en 1998. En 2013, Taurus Gold a obtenu le permis minier repris aujourd’hui par Afema Gold SA, puis le projet est passé entre plusieurs mains avant son acquisition par Turaco Gold, finalisée en mars 2024. Cette succession dit beaucoup du secteur aurifère ouest-africain : les juniors prennent le risque initial, puis les groupes plus solides interviennent quand le potentiel devient lisible.

Les chiffres ont changé d’échelle en peu de temps. En mars 2026, l’estimation des ressources minérales d’Afema atteignait 4,65 millions d’onces d’or, soit environ 144 tonnes. Quelques mois plus tôt, Turaco publiait une étude de préfaisabilité indiquant une production moyenne d’environ 200 000 onces par an sur plus de dix ans, avec un démarrage visé à moyen terme. La société parle désormais d’un projet de développement industriel, avec une étude de faisabilité définitive à finaliser avant les étapes réglementaires et financières.

Le site conserve aussi une mémoire productive. Turaco évoque environ 125 000 onces extraites avant la fermeture de la mine artisanale, à la fin des années 1990. Ce point n’est pas anecdotique. Il montre qu’Afema n’est pas une découverte sortie de nulle part, mais la relecture industrielle d’un district minier déjà connu des opérateurs. Dans une région où les frontières géologiques ne coïncident pas avec les frontières politiques, cette continuité renforce l’intérêt des investisseurs.

Ce que la Côte d’Ivoire cherche vraiment à gagner

Pour l’État ivoirien, l’équation dépasse la seule extraction. Une mine comme Afema, si elle entre en production, signifie des redevances, de l’impôt, des achats locaux, des emplois directs et indirects, mais aussi des infrastructures autour du site. Le gouvernement met déjà en avant une montée en puissance du contenu local minier et l’ouverture de nouveaux projets industriels pour capter davantage de valeur sur place. Autrement dit, la question n’est pas seulement combien d’or sortira du sous-sol, mais quelle part de cette richesse restera dans l’économie nationale.

Le calendrier compte autant que la géologie. Turaco vise une mise en production en 2029, mais ce cap dépend encore de la faisabilité finale, du financement, de l’étude d’impact environnemental et des autorisations administratives. En Côte d’Ivoire, ces séquences sont devenues stratégiques, car plusieurs mines récentes ont montré que le pays peut désormais transformer des projets avancés en actifs industriels visibles. Cela change la lecture du territoire : le sud-est d’Afema, comme le Worodougou ou le Hambol avant lui, n’est plus seulement une zone d’exploration, mais un espace de planification économique.

Il faut aussi noter le mouvement du capital minier autour de Turaco. Le marché a prêté attention à l’intérêt supposé de producteurs déjà installés, parmi lesquels Perseus Mining et B2Gold. Cet intérêt n’est pas confirmé par les parties citées, mais il révèle une constante du secteur : quand une ressource dépasse plusieurs millions d’onces et qu’une préproduction devient crédible, les groupes établis regardent de près. Pour la Côte d’Ivoire, cela peut accélérer la transformation d’un gisement en mine, à condition que les négociations ne diluent pas les retombées locales.

Une portée qui dépasse Afema

Afema s’inscrit enfin dans une tendance régionale plus large. En Afrique de l’Ouest, les États producteurs cherchent à mieux capter les revenus de l’or, à renforcer les contrôles environnementaux et à éviter que les grands projets ne restent des enclaves exportatrices. La Côte d’Ivoire avance dans ce sens avec une filière plus structurée, tandis que la CEDEAO reste un cadre utile pour penser la circulation des capitaux, des équipements et des standards miniers dans la sous-région.

La suite se jouera donc sur plusieurs tableaux. D’un côté, la capacité de Turaco à boucler sa feuille de route technique. De l’autre, celle de l’État ivoirien à transformer la montée des volumes en recettes durables, en emplois qualifiés et en développement local visible. Si Afema franchit ces étapes, le projet rejoindra la nouvelle génération des mines qui redessinent la carte aurifère ivoirienne, entre Yamoussoukro, Abidjan et les zones de production du Nord et du Sud-Est.