Quand l’eau arrive enfin, tout le reste s’organise autrement

Dans de nombreuses localités ivoiriennes, l’eau potable n’est pas un simple service public. C’est la condition qui permet d’ouvrir une école, de faire tourner un centre de santé et de réduire les heures perdues par les familles, surtout dans les zones rurales. En Côte d’Ivoire, les progrès sont réels. Mais la question n’est plus seulement de produire davantage d’eau. Il faut désormais la faire parvenir, de manière régulière et sûre, jusqu’aux ménages.

C’est là que se joue l’enjeu des prochaines années. Le pays a engagé des investissements lourds. Pourtant, les écarts restent marqués entre Abidjan et l’intérieur du pays, entre les villes raccordées à des réseaux plus denses et les villages qui dépendent encore de forages, de pompes manuelles ou de systèmes solaires. À Yamoussoukro, capitale politique, comme dans le nord ou l’ouest, l’accès à l’eau demeure un indicateur très concret de l’égalité territoriale.

Une montée en puissance, mais un réseau encore inégal

Le gouvernement ivoirien indique que la production quotidienne d’eau potable est passée de 350 000 m³ en 2011 à 1 004 944 m³ en 2024. Le bilan officiel publié en 2025 confirme cette évolution et situe le gain à l’échelle de tout le territoire. Sur la même période, l’État dit avoir investi 654 milliards de francs CFA dans plus de 500 localités pour améliorer la production et la distribution. Ces chiffres figurent dans le bilan 2011-2025 des autorités et dans les publications officielles du gouvernement.

Cette progression ne tombe pas du ciel. Elle repose sur plusieurs chantiers cumulés : réhabilitation de pompes à motricité humaine, création de forages, extension d’adductions d’eau potable et mise en service d’usines ou de systèmes de traitement dans plusieurs villes. Le gouvernement a aussi présenté, en 2024, un ensemble de réalisations liées au programme social de l’État, avec l’objectif affiché d’une couverture quasi universelle à l’horizon 2030.

Le progrès est visible dans des villes intermédiaires et des zones rurales longtemps sous-équipées. Les projets menés à Bouaké, San Pedro, Gagnoa, Sinfra, Bouna, Bondoukou ou encore dans plusieurs localités du nord montrent une logique de rattrapage territorial. Le bilan officiel mentionne aussi des équipements liés à la Coupe d’Afrique des nations 2023, avec des systèmes modernes déployés dans des villes comme San Pedro, Yamoussoukro et Korhogo. Autrement dit, l’eau n’est plus seulement un dossier social. Elle est devenue un élément d’aménagement du territoire et d’attractivité urbaine.

Le vrai défi : financer, entretenir et sécuriser le service

La difficulté principale n’est plus seulement la production. C’est la continuité du service. Dans les quartiers périphériques comme dans les villages, une pompe réhabilitée ou un forage livré ne suffit pas si la maintenance manque, si les branchements tardent ou si les réseaux ne suivent pas la croissance démographique. Le gouvernement lui-même reconnaît que les investissements actuels restent inférieurs à 0,5 % du PIB, alors que le Pacte Eau Côte d’Ivoire 2026-2030 estime qu’il faudrait environ 1,5 % du PIB pour répondre durablement aux besoins. Le besoin total de financement est évalué à 7,5 milliards de dollars.

Cette contrainte budgétaire explique le recours accru aux partenaires extérieurs. En 2024, la Banque mondiale a approuvé le Projet d’appui à la sécurité de l’eau et à l’assainissement, connu sous le sigle PASEA, avec un programme-cadre de 825 millions de dollars. L’objectif est de renforcer l’accès à l’eau et à l’assainissement dans des régions ciblées, en particulier dans le nord et les zones jugées plus vulnérables. Le financement initial de la Banque mondiale est de 250 millions de dollars, mais l’enveloppe globale du programme atteint bien 825 millions.

Le choix est important pour l’État ivoirien. D’un côté, il accélère les chantiers. De l’autre, il impose des résultats mesurables sur la gouvernance, l’exploitation et la viabilité financière. Un réseau étendu sans entretien se dégrade vite. C’est particulièrement vrai dans un pays où la demande augmente, où les villes grossissent et où les zones rurales restent plus exposées aux coupures, à la distance et au coût des infrastructures. Les autorités ont d’ailleurs affiché des objectifs précis : un accès basique universel d’ici 2030 et une hausse de la part de la population rurale bénéficiant d’un service d’eau géré de manière sûre.

Des écarts encore nets entre ville et campagne

Les données internationales confirment ce fossé. En 2024, la proportion de la population ivoirienne ayant accès au moins à un service d’eau basique est estimée à 64,5 % par les bases de données UNICEF, tandis que le service d’eau géré de manière sûre reste plus faible. Les tableaux de l’UNICEF montrent surtout l’écart entre milieu rural et milieu urbain : la couverture des services d’eau gérés de manière sûre était beaucoup plus basse dans les villages que dans les villes, avec des différences nettes en Côte d’Ivoire comme ailleurs en Afrique de l’Ouest.

Ces écarts disent beaucoup plus qu’un simple retard technique. Ils pèsent sur le temps domestique des femmes, sur la fréquentation scolaire, sur la santé des enfants et sur les coûts supportés par les ménages. Ils influencent aussi l’activité économique informelle, très dépendante de la disponibilité quotidienne de l’eau : restauration, transformation alimentaire, petits commerces, maraîchage périurbain. Dans les zones rurales, un point d’eau fiable change la journée entière d’une communauté. Dans les villes, il réduit les files d’attente, les achats de dépannage et la dépendance aux vendeurs d’eau.

La Côte d’Ivoire avance donc sur deux fronts à la fois : augmenter l’offre et corriger une géographie du service encore inégale. La récente certification de Worodougou comme première région sans défécation à l’air libre montre qu’un autre volet progresse aussi, celui de l’assainissement, indispensable pour que l’eau potable ne soit pas aussitôt fragilisée par la pollution des sols et des points d’eau. Dans un pays membre de la CEDEAO, cette trajectoire compte aussi à l’échelle régionale : la sécurité de l’eau devient un sujet de stabilité sociale, de santé publique et de compétitivité territoriale.

Ce que la suite dira du modèle ivoirien

Le prochain test est clair. Il faudra vérifier si les grands financements, publics et privés, se traduisent par des services durables dans les régions éloignées des grands centres. Il faudra aussi observer si les réseaux suivront la croissance des villes, si les systèmes solaires et les forages resteront opérationnels, et si les tarifs ou les modes de gestion ne créeront pas de nouvelles inégalités. Le pays ne manque plus seulement de chantiers. Il a besoin d’une chaîne complète : production, distribution, maintenance et gouvernance.

En Afrique de l’Ouest, la question de l’eau dépasse la Côte d’Ivoire. Elle touche la résilience climatique, la pression démographique et la capacité des États à tenir leurs promesses sur les services essentiels. À Abidjan comme dans les régions frontalières du nord, l’eau devient ainsi un marqueur de souveraineté concrète. Elle dit la force d’un État à rendre visible, au quotidien, ce qui se décide souvent dans les plans, les budgets et les partenariats internationaux.