Quand l’or devient un instrument de stabilité
À Madagascar, l’or ne sert plus seulement à alimenter les ateliers, les comptoirs et les circuits informels. Il entre aussi dans une stratégie monétaire plus large, pensée pour protéger l’ariary et renforcer les réserves de change du pays. La Banky Foiben’i Madagasikara veut désormais capter davantage de métal jaune à l’intérieur du territoire, dans un contexte où les banques centrales du monde entier ont accru leurs achats d’or ces dernières années.
Le mouvement n’est pas isolé. Madagascar appartient à la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, qui réunit 16 États membres et affiche un objectif clair : intégrer davantage les économies régionales et soutenir la croissance. Dans ce cadre, la question des matières premières, de leur traçabilité et de la valeur ajoutée locale pèse bien au-delà des frontières malgaches.
Le pays a aussi déjà posé des bases juridiques. Le nouveau code minier encadre les comptoirs de l’or, impose le passage par le guichet unique d’exportation, et prévoit que l’or commercialisé soit pesé, analysé, fondu et poinçonné par la Centrale de l’Or de Madagascar. La loi précise également que l’or artisanal doit être présenté à l’antenne de la COM du lieu d’extraction ou à la plus proche.
Quatre points de collecte pour reprendre la main
Le dispositif annoncé par la banque centrale repose sur quatre zones réputées aurifères : Ambilobe et Maevatanana, dans le nord, Miandrivazo, dans l’ouest, et Mananjary, dans le sud-est. L’idée est d’y installer des points de collecte pour acheter l’or plus près des bassins de production, réduire les coûts de transaction et mieux contrôler l’origine du métal. Cette architecture s’inscrit dans une logique déjà défendue par la BFM dans ses travaux de politique de commercialisation de l’or.
La banque centrale dispose déjà d’un stock officiel d’environ une tonne d’or, et son programme domestique, lancé en 2020, vise à renforcer et diversifier les réserves de change. Le World Gold Council rapporte que la BFM s’est fixé un premier objectif d’une tonne, après quoi les achats peuvent être suspendus avant réexamen par le comité compétent. Le FMI, de son côté, a noté qu’un programme d’achat et de raffinage d’une tonne d’or non monétaire avait suscité des questions de sauvegarde, notamment sur l’autonomie et la position financière de la banque centrale.
Cette politique répond à une réalité ancienne : le marché de l’or malgache reste très largement informel. Le World Gold Council décrit un commerce de gré à gré, dominé par de petits mineurs, des collecteurs, des comptoirs et des titulaires de permis, avec une coexistence d’acteurs formels et informels le long de la chaîne. Le même document indique qu’il n’existe pas de taxe à l’exportation sur l’or, mais que les opérateurs miniers acquittent des redevances et autres paiements représentant environ 5 % de la valeur du métal.
Formaliser sans casser l’économie des petits producteurs
La promesse publique est double : sécuriser l’approvisionnement de l’État et améliorer la vie de ceux qui extraient l’or. Le projet met en avant la traçabilité, le contrôle de qualité et la réduction du mercure, un produit au cœur des enjeux sanitaires et environnementaux de l’orpaillage artisanal. Madagascar participe d’ailleurs à des programmes internationaux dédiés à la formalisation de l’exploitation artisanale et à la diminution du mercure.
Sur le papier, l’objectif peut sembler simple. Dans la pratique, il suppose de convaincre des milliers d’acteurs qui vivent de marges faibles, souvent loin des centres administratifs, et qui vendent au plus offrant. Le cadre légal existe, mais son efficacité dépendra de la régularité des paiements, de la capacité de contrôle sur le terrain et de la confiance dans les prix proposés par la banque centrale. Le World Gold Council note d’ailleurs que la BFM ajuste quotidiennement son prix d’achat en fonction du cours de Londres, du taux de change et de la pureté du doré, avec des abattements liés au raffinage, au transport, aux redevances et au risque de change.
Le gouvernement malgache et les services miniers ont aussi intérêt à verrouiller la chaîne, car la contrebande coûte cher au Trésor. Un rapport du FMI publié en 2026 souligne que l’or sorti hors circuit légal prive l’État de ressources financières cruciales et rappelle que les exportations doivent passer par le guichet unique. Un autre document, relayé en 2024 par des médias locaux, rapportait l’estimation d’environ une tonne d’or par mois sortant clandestinement du pays, chiffre qui reste à traiter comme un ordre de grandeur et non comme une mesure définitive.
Une affaire malgache, mais un signal régional
Cette orientation parle à toute l’Afrique australe. À l’heure où plusieurs banques centrales cherchent à diversifier leurs réserves dans un climat économique instable, Madagascar tente de transformer une richesse souvent captée par des circuits parallèles en actif monétaire plus lisible. C’est aussi un test pour la gouvernance minière : si la collecte parvient à mieux rémunérer les producteurs tout en limitant la fuite du métal, le pays pourra montrer qu’une filière aurifère artisanale peut être encadrée sans être étouffée.
À l’échelle de la SADC, où Madagascar a déjà accueilli le sommet des chefs d’État et de gouvernement à Antananarivo en 2025, la question dépasse la seule banque centrale. Elle touche à la circulation des matières premières, à la lutte contre les trafics transfrontaliers et à la crédibilité des mécanismes régionaux de formalisation. Si les points de collecte ouvrent réellement dans les quatre localités annoncées, le vrai test commencera alors : l’administration pourra-t-elle garder la main sur un secteur que l’informel a longtemps dominé, sans faire décrocher l’économie des petits exploitants ?