À Lusaka, la bataille électorale a quitté les urnes pour les commissariats
En Zambie, une élection ne s’arrête pas forcément au dépouillement. Elle se prolonge parfois dans les rues de Lusaka, dans les couloirs des tribunaux, puis dans les locaux de police. Depuis le scrutin du 13 août 2026, le pays d’Afrique australe vit ce passage délicat entre compétition politique et démonstration de force institutionnelle.
Le moment est sensible pour les Zambiens. Le président Hakainde Hichilema a été déclaré vainqueur par la Commission électorale, avec environ 60 % des suffrages, tandis que son principal adversaire, Brian Mundubile, a obtenu près de 38 %. Son second mandat doit commencer le 1er septembre, après expiration du délai de recours sans dépôt de pétition, selon le Cabinet Office.
Ce que disent les faits, et ce qu’ils disent de l’état du pays
Samedi 30 août, Brian Mundubile et 17 autres opposants ont été inculpés de trahison, selon leur avocat, qui a confirmé l’information le lendemain. Ils avaient été arrêtés après s’être présentés à la police le 27 août, au terme de plus de deux semaines de cavale. Leur colistier Makebi Zulu a été visé par les mêmes accusations. Tous deux restent détenus à Lusaka Central Police Station, dans la capitale zambienne.
Les autorités disent avoir agi après une opération de sécurité menée le 14 août dans une propriété de Kabulonga, un quartier de Lusaka lié à la campagne de Mundubile. Elles affirment y avoir retrouvé des armes, dont des fusils, et soupçonnent un projet menaçant la sécurité nationale. Les accusés, eux, nient toute insurrection armée et parlent d’une construction des autorités. Amnesty International a de son côté dénoncé des arrestations arbitraires dans les rangs de l’opposition.
La crise a aussi eu un coût humain. Amnesty International rapporte que Mutotwe Kafwaya, membre de l’opposition et ancien ministre, a été mortellement touché le 14 août lors de cette opération à Lusaka. L’organisation demande une enquête indépendante et transparente. Human Rights Watch, pour sa part, affirme que la fermeture soudaine des tribunaux le 24 août a empêché le dépôt de recours électoraux dans les délais prévus par la Constitution.
Une lecture politique plus large qu’une simple affaire pénale
La trahison est, en Zambie, l’une des accusations les plus lourdes du droit pénal. Son usage, dans un contexte postélectoral, envoie un signal bien au-delà des personnes visées. Il dit quelque chose de la relation entre pouvoir exécutif, police, justice et opposition. Il dit aussi la fragilité de la sortie de crise électorale dans un pays longtemps présenté comme l’un des plus stables de la région.
Le président Hichilema gouverne un pays qui tente encore de consolider sa reprise économique après la crise de la dette et la restructuration engagée depuis 2021. La stabilité politique reste donc un actif stratégique, surtout pour un État minier dont le cuivre attire les grands partenaires commerciaux et les investisseurs. Mais cette stabilité ne peut pas reposer seulement sur l’ordre public. Elle dépend aussi de la crédibilité des scrutins, de l’accès effectif aux tribunaux et de la capacité de l’opposition à contester sans être criminalisée.
Dans la capitale, les conséquences sont immédiates pour les familles des personnes arrêtées, pour les avocats et pour les militants qui comptaient déposer des recours. Dans les provinces, l’épisode renforce un sentiment plus diffus : celui que la compétition électorale peut basculer très vite vers la peur. Cela pèse sur les meetings, la circulation des messages politiques et la confiance dans l’arbitrage public. La population, elle, se retrouve face à une question simple : le prochain désaccord politique se règlera-t-il par le droit, ou par la coercition ?
Ce dossier compte aussi pour l’Afrique australe
La Zambie est membre fondateur de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, dont la mission inclut la paix, la sécurité et la bonne gouvernance. La région a observé le scrutin du 13 août par l’intermédiaire d’une mission électorale. Autrement dit, ce qui se joue à Lusaka n’est pas seulement une affaire intérieure. C’est aussi un test pour les standards démocratiques régionaux que la SADC revendique.
Le contexte régional ajoute une pression supplémentaire. Les voisins et partenaires de la Zambie suivent de près un pays qui doit rester prévisible pour ses échanges, ses corridors commerciaux et sa stabilité institutionnelle. Si le bras de fer postélectoral s’enlise, il peut affaiblir la confiance dans les mécanismes de médiation régionale. S’il se résout par des procédures judiciaires claires et publiques, il peut au contraire renforcer l’idée qu’une alternance ou une réélection contestée se traite par le droit, non par l’intimidation.
Pour l’heure, l’échéance la plus importante est le 1er septembre, jour de la prestation de serment annoncée pour Hakainde Hichilema. D’ici là, la question n’est plus seulement de savoir qui a gagné l’élection. Elle est de savoir quel espace reste ouvert, en Zambie, pour contester une élection sans risquer de transformer un désaccord politique en affaire de sécurité nationale.