À 50 ans, un artiste camerounais remet la parole au centre
À Douala, la création n’a jamais été un simple décor. Elle sert souvent de boussole, de refuge et de mémoire. C’est dans cette filiation que s’inscrit Marc Alexandre Oho Bambe, né en 1976 à Douala, connu aussi sous le nom de Capitaine Alexandre, à la fois poète, slameur et musicien. Son nouveau virage confirme une trajectoire rare : celle d’un artiste qui fait dialoguer le livre, la scène et la chanson sans hiérarchie entre les formes.
Le Cameroun a toujours porté une vie culturelle dense, nourrie par des langues, des rythmes et des circulations régionales qui dépassent largement ses frontières. Dans cet espace, le makossa occupe une place singulière : né à Douala, il appartient au patrimoine musical urbain camerounais et continue d’irriguer les imaginaires de la côte atlantique à l’ensemble de l’Afrique centrale. La CEMAC, qui réunit six pays d’Afrique centrale dont le Cameroun, donne aussi à ces échanges une profondeur régionale que les artistes traversent souvent plus vite que les institutions.
Un livre et une chanson pour tenir debout
Le nouveau recueil de Marc Alexandre Oho Bambe, Poèmes de plein jour et mots mantras pour traverser la nuit, est annoncé par les éditions Mémoire d’encrier. La notice bibliographique confirme le nom de l’auteur et rappelle sa trajectoire d’écrivain et de poète camerounais. L’ouvrage prolonge une œuvre attentive aux secousses du temps présent, mais sans renoncer à la lumière, à la respiration et au chant.
Sur le versant musical, l’artiste présente Salsa Makossa comme l’un des premiers titres de son album anniversaire. Le choix du mot n’est pas anodin. Il relie deux filiations de musique populaire africaine : la salsa caribéenne, largement appropriée dans les circulations atlantiques, et le makossa camerounais, né à Douala et devenu un marqueur fort de la modernité musicale du pays. Cette jonction dit quelque chose de l’intention artistique : faire entendre le Cameroun dans un langage ouvert, mobile, traversé par la diaspora.
Les notices publiques disponibles sur l’artiste convergent sur un point essentiel : Marc Alexandre Oho Bambe travaille depuis des années à la frontière des genres. Poésie, slam, roman, performance et musique composent un même espace d’expression. Son collectif « On a slamé sur la lune », fondé en 2006, a d’ailleurs publié un album dès 2010, preuve que cette hybridation n’est pas une nouveauté opportuniste mais une ligne artistique de longue durée.
Douala, la mémoire et la scène
Dans le cas de cet artiste, Douala n’est pas seulement un lieu de naissance. C’est une matrice. La ville industrielle et portuaire, traversée par les mobilités, les langues et les musiques, a façonné une génération d’auteurs qui refusent d’enfermer le Cameroun dans une seule image. Cette géographie culturelle compte. Elle explique aussi pourquoi l’œuvre de Marc Alexandre Oho Bambe s’adresse autant à l’intime qu’au collectif, au pays qu’à sa diaspora.
Le livre annoncé et la nouvelle musique s’inscrivent dans une même manière de résister au désordre du monde. Chez lui, la parole n’est pas une décoration littéraire. Elle sert à traverser la nuit, à tenir face à la fatigue politique, sociale ou intime, et à préserver une part de joie. Cette posture parle à beaucoup de créateurs africains : ne pas céder au fracas ambiant, sans pour autant nier ce fracas.
Le choix du makossa comme point d’appui est aussi un geste de transmission. Cette musique, née dans le Cameroun urbain, a circulé bien au-delà du pays et reste associée à une créativité populaire qui a longtemps su combiner danse, narration et commentaire social. En la réactivant dans une forme nouvelle, l’artiste ne s’abrite pas dans la nostalgie. Il remet en mouvement un héritage vivant.
Ce que cette sortie raconte à l’échelle camerounaise et africaine
Au Cameroun, l’enjeu dépasse la seule sortie d’un recueil ou d’un album. Il touche à la place des artistes dans l’espace public, à leur capacité à produire du sens dans un pays où la création reste l’un des rares lieux de dialogue entre générations, villes et diasporas. À Yaoundé, capitale politique, comme à Douala, capitale économique, les circulations culturelles se construisent souvent loin des grands appareils institutionnels, mais avec une force d’ancrage réelle.
Cette actualité résonne aussi dans l’espace CEMAC. Dans une Afrique centrale souvent lue à travers ses seules fragilités, la circulation d’un artiste camerounais entre poésie, slam et musique rappelle qu’une intégration régionale ne se résume pas aux textes et aux sommets. Elle se joue aussi dans les sons, les langues, les scènes et les publics. Les œuvres voyagent parfois plus librement que les marchandises ou les personnes.
Pour la scène culturelle africaine, le signal est clair. Les artistes qui tiennent ensemble mémoire locale et langage contemporain continuent d’occuper une place centrale. Marc Alexandre Oho Bambe appartient à cette famille-là : des créateurs qui partent d’une ville, d’un rythme et d’une langue, puis ouvrent ces matériaux à des horizons plus vastes. À l’heure où les agendas culturels du continent se densifient, ce type de trajectoire dit beaucoup de la vitalité africaine contemporaine.