Une alerte qui dépasse le fait divers

Au Cameroun, la mort d’une femme dans une chambre d’hôtel à Yaoundé n’est pas restée un drame isolé. Elle s’est ajoutée à une série de violences qui interroge la protection réelle des femmes, la réponse judiciaire et la place laissée aux victimes quand le danger vient du cercle intime. Dans un pays où les alertes se multiplient, chaque nouveau nom rappelle qu’il ne s’agit pas seulement de statistiques, mais de vies rompues.

Le sujet prend une résonance particulière à Yaoundé, capitale politique du pays, où se concentrent les décisions administratives, les audiences judiciaires et les annonces gouvernementales. Le Cameroun appartient à la CEMAC, la communauté économique et monétaire d’Afrique centrale, et les questions de violences basées sur le genre y croisent aussi des engagements africains plus larges, notamment la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et le Protocole de Maputo.

Des chiffres officiels qui signalent une hausse nette

Le ministère camerounais de la Promotion de la Femme et de la Famille a fait état de 50 féminicides enregistrés entre janvier et avril 2026. Devant les députés, la ministre Marie-Thérèse Abena Ondoa a aussi indiqué une progression sur plusieurs années: 56 cas en 2023, 67 en 2024, puis environ 77 en 2025. Ces données, relayées par les institutions nationales, décrivent une trajectoire ascendante et non un accident ponctuel.

La séquence la plus récente a aggravé l’émotion publique. Les médias d’État ont rapporté qu’en moins de dix jours, plusieurs femmes avaient été tuées dans différentes villes du pays, dont Douala et Yaoundé. Le 26 août 2026, une femme de 44 ans, Crescence Merline Beguel, a été retrouvée morte dans un hôtel de la capitale après une agression au couteau. Un suspect de 22 ans a été interpellé.

Cette répétition donne un poids particulier au mot féminicide. Le terme n’est pas encore explicitement reconnu dans le droit pénal camerounais, même si des associations et des juristes plaident pour qu’il le soit. L’enjeu n’est pas symbolique seulement. Nommer le crime permet aussi de mieux le documenter, de mieux qualifier les circonstances et d’éviter qu’il soit dilué dans les seules catégories de meurtre ou de violence conjugale.

Ce que révèlent les résistances institutionnelles

La réponse publique existe, mais elle reste incomplète. Le gouvernement a lancé depuis 2023 le chantier d’un projet de loi spécifique sur les violences faites aux femmes et aux filles. En juin 2026, la ministre a assuré que le texte était encore en cours d’examen au niveau de la Primature, avec l’espoir d’une présentation au Parlement lors de la session de novembre. En parallèle, les organisations féministes dénoncent une lenteur qui laisse les victimes seules face à l’urgence.

Les associations pointent aussi des obstacles très concrets: rares espaces d’accueil, difficulté d’accès à la ligne verte, coûts des certificats médicaux-légaux et règlements à l’amiable dans les familles ou les communautés, parfois au détriment des poursuites. La société civile demande davantage que des condamnations verbales: une prise en charge rapide, des enquêtes sérieuses, des tribunaux mieux formés et une vraie protection d’urgence.

Le Barreau du Cameroun a également évoqué la création d’une cellule spéciale d’accompagnement des victimes, tandis que certaines militantes proposent un tribunal spécialisé pour les violences intrafamiliales. Derrière ces demandes, il y a une réalité simple: quand une femme signale une menace, l’État doit pouvoir agir avant le passage à l’acte, pas seulement après.

Un enjeu camerounais, mais aussi africain

Le Cameroun n’est pas un cas à part. Le système des Nations unies au Cameroun a qualifié ces violences de graves violations des droits humains et salué la reconnaissance par le gouvernement de la gravité de la situation. Cette lecture rejoint une préoccupation africaine plus large: dans plusieurs pays, les féminicides restent sous-déclarés, mal documentés et souvent traités comme des affaires privées.

Le cas camerounais montre aussi un autre phénomène: quand les institutions tardent, la parole publique se déplace vers les médias, les collectifs citoyens et parfois des figures sportives ou culturelles. La prise de position de l’attaquante Nchout Njoya Ajara a donné un visage populaire à une colère déjà présente dans la société. Cela dit quelque chose de fort: dans une crise de protection, la demande de sécurité devient un sujet national, pas seulement une revendication militante.

La suite se jouera sur plusieurs fronts à Yaoundé: adoption ou non du projet de loi, renforcement des mécanismes de signalement, accès aux soins médico-légaux, et capacité de la justice à traiter plus vite les dossiers. À l’échelle de l’Afrique centrale, le dossier comptera aussi pour la crédibilité des engagements pris contre les violences basées sur le genre. Le point décisif n’est plus la reconnaissance du problème. C’est la capacité à le faire reculer.