Un rapprochement qui parle d’énergie, de routes et de sécurité

À Alger, les réunions diplomatiques n’ont pas seulement tourné autour des formules de courtoisie. Elles ont surtout mis en lumière une idée simple : dans le Sahara central, les frontières comptent moins que la capacité des voisins à faire circuler l’électricité, le gaz, les données et la sécurité. La visite de deux jours du Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine en Algérie s’inscrit dans cette logique de voisinage utile, au moment où l’Algérie cherche à consolider des partenariats concrets avec le Niger et, juste avant cela, avec le Mali.

Le dossier dépasse aussi le seul cadre bilatéral. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont quitté la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et forment désormais l’Alliance des États du Sahel, devenue une donnée structurante des équilibres régionaux. Dans le même temps, Alger continue de miser sur des projets transsahariens qui relient le Maghreb au Sahel et, au-delà, à l’espace ouest-africain.

Des échanges en cascade entre Alger, Niamey et Bamako

Le Premier ministre nigérien est arrivé à Alger le mercredi 26 août 2026 au soir, à la tête d’une importante délégation ministérielle, pour une visite de travail de 48 heures. Il a été accueilli par son homologue algérien Sifi Ghrieb, en présence de plusieurs membres du gouvernement algérien, dont les ministres chargés des hydrocarbures, des finances, de l’énergie et des télécommunications. Le lendemain, les deux chefs de gouvernement ont tenu un tête-à-tête, avant une rencontre élargie portant sur l’état de la coopération bilatérale et les perspectives de renforcement du partenariat.

Cette séquence n’arrive pas par hasard. Quelques jours plus tôt, le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga avait lui aussi été reçu à Alger, le 24 août 2026, dans un climat de dégel diplomatique après plus d’un an de brouille politique entre Bamako et Alger. Les autorités maliennes ont confirmé que cette visite s’inscrivait dans une redynamisation de la relation bilatérale, avec un échange au plus haut niveau entre les deux capitales.

Dans les deux cas, les interlocuteurs ont insisté sur la même grammaire politique : respect mutuel, souveraineté, bon voisinage et coopération pragmatique. Côté malien, la partie gouvernementale a même indiqué que le chef du gouvernement portait un message du président de transition Assimi Goïta à Abdelmadjid Tebboune, signe que la relation se traite désormais au sommet. Côté nigérien, la partie officielle a présenté la visite comme un moyen de consolider une dynamique portée par les présidents Abdelmadjid Tebboune et Abdourahamane Tiani.

Ce qui a été mis sur la table

Les sujets abordés entre Alger et Niamey sont connus et très concrets. Il a été question de sécurité à la frontière, de coopération économique, de projets énergétiques et d’infrastructures. L’Algérie et le Niger ont déjà avancé sur plusieurs chantiers ces derniers mois, avec l’inauguration en juin 2026 d’une centrale électrique de 40 mégawatts à Niamey, la mise en route d’un puits de forage à Kafra, dans le nord du Niger, et, début août, un don algérien de quatre hélicoptères et d’équipements militaires à l’armée nigérienne.

Ces projets donnent une idée du cap recherché. Pour Niamey, ils répondent à des besoins immédiats : renforcer l’alimentation électrique de la capitale, développer l’exploration pétrolière dans le Nord, et soutenir les capacités sécuritaires dans un pays confronté à des menaces multiples sur ses frontières. Pour Alger, ils servent un agenda plus large : stabiliser son voisinage sahélo-saharien et transformer ses relations de sécurité en leviers d’influence économique.

Les grands projets structurants ont aussi occupé l’agenda. Le gazoduc transsaharien, souvent présenté comme un corridor énergétique reliant le Nigeria, le Niger et l’Algérie, a franchi une étape en juin 2026 avec le lancement des travaux du tronçon algérien à Adrar. L’Union africaine rappelle depuis longtemps que ce gazoduc, long d’environ 4 200 kilomètres, et la liaison de fibre optique transsaharienne, d’environ 4 500 kilomètres entre l’Algérie, le Niger, le Nigeria et le Tchad, font partie des infrastructures capables d’ouvrir durablement le corridor saharien.

Sur le plan sécuritaire, l’arrière-plan reste lourd. L’Union africaine a condamné en juillet 2026 des attaques meurtrières au Niger et au Mali, rappelant que la zone reste l’un des fronts les plus exposés du continent. Dans ce contexte, Alger entend conserver un rôle de médiateur et de partenaire technique, sans se substituer aux autorités sahéliennes ni aux organisations régionales concernées.

Pourquoi Alger gagne du terrain auprès de l’AES

Le rapprochement entre l’Algérie et deux États de l’AES ne relève pas seulement du protocole. Il reflète une recomposition régionale plus profonde. Après leur retrait de la CEDEAO, le Mali, le Niger et le Burkina Faso cherchent des partenariats qui ne passent ni par la contrainte politique ni par le ton prescriptif souvent reproché aux organisations ou capitales extérieures. Alger propose, au contraire, une relation bâtie sur la frontière commune, l’interdépendance énergétique et une longue pratique des dossiers sahéliens.

Cette posture donne à l’Algérie un avantage symbolique. Elle se présente comme un voisin du Sud, pas comme un parrain. Elle mise sur des projets visibles, comme l’électricité à Niamey, la prospection à Kafra, le gazoduc transsaharien et la fibre optique, plutôt que sur des déclarations générales sur la stabilité. Pour les populations, surtout dans les zones frontalières et dans les capitales soumises aux tensions sur l’énergie et les transports, l’enjeu est concret : accès au courant, circulation des biens, emplois liés aux chantiers, et meilleure coordination sécuritaire.

Le Mali et le Niger y trouvent aussi un signal diplomatique utile. Après des séquences de tension, l’entretien direct avec Alger offre une marge de manœuvre supplémentaire dans une région où les lignes de fracture restent nombreuses : entre États riverains du Sahara et pays côtiers, entre impératifs sécuritaires et besoins de développement, entre ambitions souverainistes et contraintes techniques. Le fait qu’Alger ait reçu, à trois jours d’intervalle, Bamako puis Niamey, montre que la relation avec l’AES n’est plus seulement réactive ; elle devient un axe de politique étrangère assumé.

Une portée régionale qui dépasse la seule visite

La portée continentale est claire. Si les projets transsahariens avancent, ils relieront davantage le Maghreb au Sahel et à l’Afrique de l’Ouest. Ils pourraient aussi servir de modèle pour d’autres corridors africains : moins de discours abstraits, plus d’infrastructures partagées, plus de coopération entre États voisins. L’Union africaine avait déjà souligné, dès 2018, l’intérêt stratégique de ces liaisons pour le commerce, l’intégration et le développement.

Reste une condition essentielle : la continuité. Le gazoduc transsaharien, la fibre optique et les accords sécuritaires ne produiront des effets durables que si les trois pays concernés maintiennent le cap, malgré les aléas politiques, les tensions frontalières et les contraintes budgétaires. La prochaine étape à surveiller sera donc la traduction de ces annonces en calendriers de chantier, en financements et en mécanismes de suivi, dans un contexte où la stabilité du Sahel reste fragile et où chaque avancée concrète compte davantage qu’un communiqué de plus.