Quand le futur passe par le township

À Soweto, dans la périphérie de Johannesburg, un groupe de jazz expérimental a choisi de faire dialoguer les ancêtres, les synthétiseurs et l’imaginaire cosmique. Ce n’est pas un effet de style. C’est une manière de dire que la création noire sud-africaine ne se contente pas d’archiver le passé : elle le transforme pour penser l’avenir. Sun Xa Experiment s’inscrit dans cette ligne, au croisement de l’afrofuturisme, du free jazz et des traditions locales.

L’Afrique du Sud porte une histoire musicale dense, façonnée par les déplacements forcés, l’exil et les circulations entre Johannesburg, Durban, Pietermaritzburg, les États-Unis et le reste du continent. Dans ce paysage, Soweto reste un lieu symbolique. Le township a longtemps été un espace de lutte, mais aussi un laboratoire culturel où la musique a servi de langage politique, spirituel et social. Le collectif Sun Xa Experiment prolonge cette tradition, sans nostalgie, en la réécrivant avec des outils contemporains.

Un héritage cosmique, enraciné dans l’histoire sud-africaine

Le point de départ du groupe est simple : Sun Ra. Le musicien américain, figure majeure de l’afrofuturisme, a fait du cosmos une matière musicale et politique. Le Smithsonian le présente comme l’un des architectes sonores les plus reconnaissables de cette esthétique, aux côtés d’autres artistes qui ont façonné les futurs noirs imaginés depuis les années 1960. Son influence dépasse le jazz. Elle irrigue aussi la performance, la mode, la littérature et la pop contemporaine.

Chez Sun Xa Experiment, cette filiation passe aussi par Ndikho Xaba, musicien sud-africain longtemps resté sous-documenté malgré un parcours exceptionnel entre Pietermaritzburg, Johannesburg, l’exil et les scènes internationales. Music In Africa rappelle qu’il a partagé des scènes avec Sun Ra et qu’il a incarné une avant-garde sud-africaine ouverte aux traditions africaines autant qu’aux formes libres venues d’ailleurs. Le nom du groupe lui-même résume cette rencontre : un pont entre deux imaginaires, l’un américain, l’autre sud-africain.

Le collectif s’est constitué en 2014, selon plusieurs entretiens accordés à la presse musicale sud-africaine et panafricaine. Il réunit des musiciens qui parlent de musique de guérison, de présence des ancêtres et de codes spirituels. Leur démarche ne cherche pas à imiter un maître. Elle tente plutôt d’en reprendre l’élan : faire de la musique un espace de liberté, de mémoire et de projection.

Au-delà du spectacle, une question d’identité

Sur scène, les musiciens peints de signes corporels, les percussions, les claviers et les gestes chorégraphiques construisent un ensemble total. Le théâtre, la danse et l’improvisation ne sont pas des ornements. Ils participent d’une même narration. Ce choix visuel et sonore rappelle que l’afrofuturisme n’est pas seulement une affaire de science-fiction. C’est aussi une réponse culturelle à des siècles de dépossession, de hiérarchies imposées et de récits extérieurs sur l’Afrique.

En Afrique du Sud, cette réappropriation prend une résonance particulière. Le pays a quitté l’apartheid il y a plus de trente ans, mais les fractures sociales, territoriales et symboliques restent visibles. Dire, comme le fait le groupe, qu’il faut « retrouver la place qui nous revient en tant que peuple » revient à poser une question concrète : qui produit l’image de l’Afrique du Sud, qui raconte son histoire, et depuis quels lieux sociaux ? Dans les quartiers populaires comme dans les centres urbains créatifs, les artistes répondent souvent avant les institutions. Ils inventent des formes où la mémoire noire n’est ni figée ni folklorisée.

Ce point compte aussi pour l’économie culturelle. Les scènes alternatives sud-africaines vivent rarement en dehors des circuits précaires : répétitions chez soi, petites salles, festivals, collaborations, circulation numérique. Sun Xa Experiment montre qu’un groupe peut exister à la marge des grands médias tout en parlant au présent du pays. C’est là que le township devient plus qu’un décor. Il devient une fabrique d’esthétiques, de liens et d’archives vivantes.

Ce que cette musique dit de l’Afrique australe

La portée du groupe dépasse Johannesburg. Dans l’espace de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, les circulations artistiques dessinent depuis longtemps un réseau régional où les exils, les retours et les collaborations ont compté autant que les frontières. L’histoire de Ndikho Xaba rappelle ces trajectoires. Celle de Sun Ra montre, elle aussi, que l’imaginaire noir ne se limite pas à un pays ou à une génération. Il se transmet, se déplace et se réinvente.

Pour l’Afrique du Sud, cette scène dit quelque chose d’essentiel : la modernité culturelle ne vient pas seulement des grandes capitales ni des industries bien installées. Elle naît aussi dans des lieux modestes, dans des pièces de répétition, dans des réseaux d’artistes qui réconcilièrent héritage et invention. Sun Xa Experiment n’annonce pas un futur abstrait. Il rappelle qu’un futur libérateur se construit à partir de ce que les communautés portent déjà : des sons, des mémoires et des manières de se représenter elles-mêmes.