Quand la chaleur pèse sur les foyers et sur les réseaux

À Tunis, la chaleur ne se mesure plus seulement au thermomètre. Elle se lit aussi dans les files d’attente, les bouteilles d’eau qui disparaissent des rayons et les heures passées sans courant. En Tunisie, une nouvelle vague de chaleur a placé le pays sous vigilance météorologique, avec des pics annoncés ou relevés autour de 48 à 49 °C dans plusieurs régions, selon l’Institut national de la météorologie.

Cette pression touche d’abord les ménages. Elle frappe ensuite les commerces, les transports, les petites activités de quartier et les services essentiels. Dans le Grand Tunis, qui rassemble environ 3 millions d’habitants, la tension sur l’électricité et l’eau devient rapidement un sujet de vie quotidienne. La SONEDE assure la distribution de l’eau potable sur tout le territoire tunisien, avec un réseau de plus de 48 000 kilomètres de conduites et 1 412 réservoirs, tandis que la STEG gère le réseau électrique national.

Un épisode local, mais dans un pays déjà sous contrainte

La Tunisie ne traverse pas une crise isolée. Elle se trouve dans une zone méditerranéenne que les institutions de l’ONU décrivent comme l’une des plus exposées au réchauffement, avec une montée des températures plus rapide que la moyenne mondiale et une pression croissante sur l’eau. Le bassin méditerranéen est aussi un espace où la demande en eau devrait fortement augmenter d’ici 2050, tandis que les épisodes de chaleur intense gagnent en durée et en fréquence.

Dans ce contexte, les vagues de chaleur ne se limitent pas à un inconfort saisonnier. Elles se transforment en test de résistance pour les infrastructures. En Tunisie, les réseaux d’eau dépendent largement de stations de pompage électriques. Dès qu’il y a coupure, l’eau peut s’interrompre à son tour. Cette dépendance explique pourquoi une panne dans l’électricité devient, presque aussitôt, une panne dans l’accès à l’eau.

Le pays a pourtant engagé plusieurs chantiers pour renforcer sa sécurité hydrique. En juin 2026, la SONEDE a inauguré la station de dessalement de Sfax, présentée comme un projet stratégique pour sécuriser l’alimentation en eau. Le gouvernement a aussi validé, en 2026, des mesures visant à moderniser la distribution, à mieux gérer les fuites et à développer davantage les ressources non conventionnelles. Mais ces investissements prennent du temps. Ils ne soulagent pas immédiatement une canicule qui tombe sur un réseau déjà sollicité.

Les faits : coupures, délestages et stocks qui se vident

Depuis plusieurs semaines, la STEG publie des avis de coupure sur ses canaux officiels. Ces interruptions concernent différentes régions, dont le Grand Tunis, le nord, le centre, le sud, Sfax et le nord-ouest. L’entreprise publique présente ces opérations comme des délestages, c’est-à-dire des coupures organisées pour éviter un effondrement du réseau lorsque la demande dépasse les capacités disponibles.

Le mécanisme est simple. Quand la consommation grimpe, surtout avec l’usage massif des climatiseurs, le réseau se retrouve sous tension. Des coupures sont alors imposées par zones. Les conséquences dépassent toutefois la seule électricité. Les pompes qui alimentent une partie du réseau d’eau cessent de fonctionner pendant les interruptions. Dans plusieurs localités, les robinets se retrouvent à sec pendant des heures.

La tension atteint aussi le commerce. Selon les informations disponibles, la pénurie touche parfois l’eau en bouteille elle-même, avec des quotas dans certaines grandes surfaces et des stocks vite épuisés dans les petites boutiques. Ce phénomène ne relève pas seulement d’un problème d’approvisionnement. Il révèle la fragilité d’une chaîne complète, de la production à la distribution, lorsque les usines et les entrepôts subissent eux aussi les coupures de courant.

Ce que la crise révèle sur l’État, les services publics et la confiance

Face à cette situation, le président Kaïs Saïed a évoqué des « actes prémédités » et des « plans criminels » après une réunion avec la cheffe du gouvernement et les responsables de la STEG et de la SONEDE. Ces accusations n’ont pas été étayées publiquement par des éléments vérifiables. Elles s’inscrivent dans un climat politique tendu, où la question des services essentiels se mêle à celle des libertés publiques.

La Tunisie a longtemps été présentée comme le seul succès durable issu des soulèvements de 2011. Depuis 2021, le pouvoir présidentiel s’est considérablement renforcé, et les organisations de défense des droits humains signalent un rétrécissement de l’espace politique. Dans ce cadre, chaque crise sociale prend une dimension supplémentaire. Elle ne concerne pas seulement le prix de l’électricité ou la pression sur les réserves d’eau. Elle interroge la capacité de l’État à protéger la population sans transformer la pénurie en soupçon généralisé.

Pour les habitants des centres urbains, la crise se traduit par des journées plus lourdes, des commerces désorganisés et une dépense supplémentaire pour se procurer de l’eau ou adapter les usages domestiques. Pour les ménages modestes, la marge de manœuvre est plus étroite encore. Dans les zones rurales et les périphéries, où l’accès au service peut déjà être plus inégal, la moindre interruption se ressent plus vite. Le contraste est net entre les quartiers où l’on peut compenser, et ceux où l’on subit.

Une alerte tunisienne pour toute l’Afrique du Nord

Ce qui se joue en Tunisie dépasse ses frontières. L’Afrique du Nord partage les mêmes tendances climatiques de fond : hausse des températures, tension hydrique, urbanisation rapide et réseaux électriques de plus en plus sollicités en été. Dans la région méditerranéenne, les décideurs sont désormais confrontés à un même enchaînement : chaleur extrême, surconsommation, fragilité du réseau, puis effet domino sur l’eau, les prix et parfois l’ordre public.

La Tunisie avance bien sur certains fronts, notamment avec ses projets de dessalement et de modernisation du réseau. Mais l’épisode actuel rappelle une réalité plus large : l’adaptation climatique ne se juge pas seulement à l’échelle des stratégies, mais à la capacité de maintenir un robinet ouvert et une lumière allumée quand la température approche des records. C’est là que se mesure, très concrètement, la robustesse d’un service public.