Sur une île symbole, une école qui mise sur l’ascension des filles
À Gorée, l’un des lieux les plus chargés de mémoire du Sénégal, un autre récit se construit à l’abri des murs d’un internat : celui de jeunes Sénégalaises formées pour prendre leur place dans les classes préparatoires, les universités, l’administration, l’ingénierie ou l’entrepreneuriat. Dans cet espace minuscule face à Dakar, l’école n’est pas seulement un établissement scolaire. Elle devient un levier de mobilité sociale et un marqueur de souveraineté intellectuelle.
Le Lycée Mariama Bâ s’inscrit dans un paysage plus large. Le Sénégal a fait de l’élargissement de l’accès des filles à l’éducation un axe de sa politique sectorielle, avec une orientation nationale qui vise à réduire les écarts entre filles et garçons et à renforcer l’inclusion. Sur le papier, l’ambition est claire. Sur le terrain, les établissements d’excellence jouent un rôle décisif, surtout quand ils sélectionnent les élèves par concours et leur offrent un cadre de travail stable.
Un établissement né d’une volonté politique, puis ancré à Gorée
L’histoire de l’école remonte à 1978. D’après une mission de l’UNESCO consacrée à l’île de Gorée, l’établissement a d’abord été créé par le président Léopold Sédar Senghor sous le nom de Maison d’Éducation de l’Ordre national du Lion, pour accueillir vingt-cinq filles sélectionnées. En 1979, il est transféré à Gorée, sous régime d’internat. Puis, en 1984, le concours d’entrée s’ouvre à tout le pays. En 1985, l’école prend le nom de Maison d’Éducation Mariama Bâ, en hommage à l’autrice sénégalaise devenue une référence pour plusieurs générations de lectrices.
Ce choix n’est pas anodin. Le Sénégal a longtemps vu dans l’école publique et l’excellence académique des instruments d’égalité réelle. Un internat réservé aux filles, installé sur une île patrimoniale, porte cette idée à son point le plus visible. L’établissement combine discipline scolaire, sélection exigeante et protection du temps d’étude. Dans un système éducatif où les inégalités territoriales restent fortes, ce modèle attire bien au-delà de Dakar.
La présence du lycée sur Gorée lui donne aussi une charge symbolique particulière. L’île est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1978, comme témoignage majeur de l’histoire de la traite transatlantique. Elle accueille aujourd’hui un tourisme mémoriel important, mais elle reste aussi un lieu habité, vivant, traversé par les enjeux de conservation, de logement et d’usage du sol.
Ce que dit l’école du Sénégal d’aujourd’hui
Le message envoyé par Mariama Bâ dépasse la seule réussite scolaire. Dans un contexte où les politiques publiques cherchent à consolider l’accès et la rétention des filles à l’école, cet établissement montre qu’une promesse d’égalité ne prend corps que lorsqu’elle se traduit par des structures, des encadrements et des perspectives. L’UNESCO souligne d’ailleurs que les inscriptions progressent au Sénégal, notamment pour les filles, tandis que le ministère de l’Éducation nationale a présenté en 2025 une analyse sectorielle pointant des avancées, mais aussi le coût social du non-apprentissage.
Dans la pratique, ce type d’internat change la donne pour plusieurs profils d’élèves. Pour les familles des régions éloignées, il offre une voie d’accès aux établissements les plus exigeants sans dépendre entièrement de la qualité d’offre locale. Pour les élèves elles-mêmes, il crée un environnement où la concentration, la vie collective et l’encadrement jouent en faveur du travail scolaire. Pour l’État, enfin, il sert de vitrine à une politique éducative qui veut produire des cadres féminins visibles et crédibles.
Cette visibilité a une portée particulière dans une région ouest-africaine où la question des filles à l’école reste centrale. Les institutions continentales et régionales, de l’UNESCO à la CEDEAO, insistent depuis plusieurs années sur la réduction des écarts de genre et sur l’importance d’investir dans le capital humain féminin. Le Sénégal, qui se présente souvent comme un pays de stabilité institutionnelle en Afrique de l’Ouest, met ainsi en scène une forme de réussite qui peut inspirer d’autres systèmes éducatifs de la sous-région.
Gorée : la beauté du site, mais aussi sa fragilité
Le choix de Gorée donne toutefois à l’école une vulnérabilité spécifique. Depuis plus de vingt ans, l’UNESCO documente l’érosion marine qui attaque le littoral de l’île. Dans plusieurs rapports, l’organisation cite explicitement l’École Mariama Bâ parmi les édifices menacés, avec des dégradations observées sur les clôtures, les berges et certains bâtiments. En 2023, un projet d’« mesures d’urgence » a même prévu la réhabilitation des murs de soutènement de l’école et la rénovation de certaines structures.
Autrement dit, la question n’est pas seulement pédagogique. Elle est aussi patrimoniale et environnementale. Si le littoral recule, c’est un morceau du quotidien scolaire qui se trouve fragilisé. Si les infrastructures vieillissent, ce sont les conditions d’étude, de sécurité et d’internat qui sont en jeu. L’enjeu touche donc à la fois la qualité de l’enseignement, la sauvegarde du patrimoine bâti et la capacité de l’État sénégalais à protéger un site emblématique sans le figer dans le passé.
À Gorée, l’école partage aussi l’espace avec d’autres usages : tourisme, mémoire, habitat, culte et conservation. Cette cohabitation oblige les autorités à arbitrer en permanence entre fréquentation du site et préservation de son intégrité. L’UNESCO rappelle que l’île constitue un témoignage exceptionnel de l’histoire de la traite, mais elle souligne aussi, dans ses rapports, la tension entre sauvegarde du patrimoine et gestion concrète de l’île habitée.
Une vitrine sénégalaise, avec une portée africaine
Le lycée de Gorée intéresse au-delà du Sénégal parce qu’il condense plusieurs débats africains contemporains. D’abord, celui de l’éducation des filles comme investissement stratégique. Ensuite, celui des écoles d’excellence comme outil de réduction des inégalités territoriales. Enfin, celui de la préservation d’un site historique vivant dans un contexte de pression climatique et urbaine croissante.
En Afrique de l’Ouest, où les systèmes éducatifs sont souvent confrontés à la saturation des classes, à la rareté des internats et aux difficultés d’orientation post-bac, Mariama Bâ agit comme un laboratoire. Il montre qu’une école de filles peut être à la fois sélective, exigeante et porteuse d’émancipation sans tomber dans le discours symbolique vide. Il rappelle aussi qu’une politique éducative ne se juge pas seulement à ses textes, mais à sa capacité à tenir dans le temps, sur un territoire concret, avec des bâtiments réels, des élèves réelles et des moyens suivis.
Ce modèle reste donc à observer de près. Son avenir dira beaucoup de la manière dont le Sénégal entend articuler excellence scolaire, égalité des chances et protection de son patrimoine. Et, à l’échelle africaine, il rappellera une évidence souvent négligée : les futurs leaders ne naissent pas seulement dans les discours, mais dans des écoles capables de les former, de les protéger et de leur ouvrir des horizons.