Quand la protection d’un parc devient aussi une question de droits
Au cœur du Congo, la conservation ne se joue pas seulement sur la faune et les forêts. Elle se mesure aussi à la manière dont les gardes, les communautés autochtones et l’État se parlent, se contrôlent et se protègent. Dans le parc national d’Odzala-Kokoua, cette équation a pris une tournure sensible après des accusations de violences visant des écogardes.
Le départ de Prince Harry du conseil d’administration d’African Parks remet cette affaire sur le devant de la scène. Il ne s’agit pas seulement d’une figure publique qui se retire. C’est un signal sur la gouvernance d’une organisation qui gère plusieurs aires protégées africaines, dont un site stratégique en République du Congo.
Odzala-Kokoua, un parc emblématique au cœur des enjeux du bassin du Congo
Odzala-Kokoua n’est pas un parc parmi d’autres. Situé dans la Cuvette-Ouest, il fait partie du massif forestier d’Odzala-Kokoua inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2023. Le site appartient à l’un des piliers écologiques du continent : le bassin du Congo, deuxième forêt tropicale du monde après l’Amazonie.
La gestion du parc est assurée dans le cadre d’un partenariat entre l’État congolais et African Parks, une organisation basée à Johannesburg. Cette logique de cogestion est devenue fréquente en Afrique centrale, où les États cherchent à protéger des espaces vastes avec des moyens limités. Mais elle impose une exigence forte : la conservation doit respecter les droits des riverains, surtout lorsqu’il s’agit de peuples autochtones comme les Baka.
À l’échelle régionale, le sujet dépasse le Congo. Il touche la CEMAC, la Commission climat du bassin du Congo et, plus largement, le débat africain sur les modèles de conservation. La question n’est plus seulement de préserver un parc. Elle est aussi de savoir qui décide, qui surveille et qui répond quand des abus sont signalés.
Ce que l’ONG a reconnu, et ce qui a déclenché la crise
La séquence a commencé en 2023, lorsque des allégations d’abus visant des écogardes près d’Odzala-Kokoua ont été portées à la connaissance d’African Parks. En janvier 2024, des témoignages publiés dans la presse ont mis en cause des violences graves, notamment des meurtres, des viols et des actes de torture dénoncés par des habitants baka.
Face à ces accusations, African Parks a mandaté le cabinet Omnia Strategy LLP pour conduire une enquête indépendante. En mai 2025, l’organisation a reconnu que des violations des droits humains avaient bien eu lieu dans certains cas. Le rapport public a indiqué avoir examiné 21 incidents liés à des allégations de violences physiques et sexuelles graves, d’homicide, d’arrestations arbitraires et de mauvais traitements assimilables à la torture.
Le détail des conclusions n’a pas été publié. C’est un point important. Dans un dossier aussi sensible, l’absence de transparence entretient les doutes, surtout pour les communautés concernées. African Parks a dit regretter les souffrances causées et affirmé vouloir renforcer ses mécanismes de gouvernance et de contrôle.
Le 19 août 2026, l’organisation a annoncé un renouvellement de son conseil d’administration, présenté comme une “governance refresh”. Prince Harry y met fin à son mandat après dix ans d’association avec l’ONG. Son porte-parole a souligné qu’il restait engagé en faveur de la conservation en Afrique. Mais le contexte montre que ce départ intervient alors que la réputation du groupe reste sous surveillance.
Ce que cela change pour les communautés locales et pour l’État congolais
Dans la pratique, ce dossier touche d’abord les habitants vivant autour du parc. Pour les communautés autochtones et riveraines, l’enjeu est concret : accès aux terres, circulation, sécurité, recours en cas d’abus, place dans les mécanismes de décision. Quand la surveillance environnementale bascule dans des méthodes coercitives, la conservation perd sa légitimité.
Pour l’État congolais, le sujet est tout aussi important. Le parc relève d’un partenariat officiel. Cela signifie que la responsabilité politique ne peut pas être totalement externalisée à un opérateur de conservation. Brazzaville reste comptable du cadre légal, de la protection des citoyens et de la supervision des partenaires qui agissent sur son territoire.
Pour African Parks, l’enjeu est double. D’un côté, l’organisation revendique un rôle central dans la sauvegarde des écosystèmes africains. De l’autre, elle doit montrer qu’une conservation financée et gérée à grande échelle peut respecter les droits humains sans ambiguïté. Sans cela, son modèle sera contesté, même là où ses résultats écologiques sont salués.
Pour les populations urbaines de Brazzaville comme pour les acteurs économiques liés à la filière forêt-conservation-tourisme, la question est stratégique. Un parc reconnu à l’international attire de l’attention, des financements et des partenaires. Mais un scandale mal traité peut aussi fragiliser l’image du pays et compliquer les coopérations futures.
Un test pour la conservation africaine, bien au-delà du Congo
L’affaire Odzala-Kokoua résonne dans toute l’Afrique centrale parce qu’elle résume un dilemme devenu structurel : comment protéger les forêts, les éléphants ou les gorilles sans reproduire des rapports de force imposés aux habitants qui vivent autour des aires protégées ? Le bassin du Congo est un espace écologique majeur, mais il est aussi un espace humain, social et politique.
Les prochains mois diront si le changement de gouvernance annoncé à Johannesburg suffit à refermer la crise ou si une demande plus large de transparence va s’imposer. Le point clé sera la capacité d’African Parks à publier des garanties crédibles, à renforcer les mécanismes de plainte et à associer réellement les communautés concernées.
À Brazzaville comme dans les autres capitales de la région, ce dossier servira de test. Il dira si la conservation en Afrique peut avancer avec les populations, ou seulement à côté d’elles.