Un contrat qui verrouille le temps long autour du Great Dyke

Dans le sud du Zimbabwe, les projets miniers ne se jugent pas seulement à l’aune d’une ouverture de puits. Ils se lisent aussi sur la durée, car un site de platine n’attire les capitaux qu’avec des règles stables, des droits clairs et une visibilité suffisante pour amortir les infrastructures. C’est précisément ce que vient chercher le dossier Karo, au moment où Harare veut convertir ses ressources souterraines en emplois, en exportations et en recettes fiscales.

Le projet se situe sur le Great Dyke, l’axe géologique qui concentre une part majeure des platinoïdes zimbabwéens. Cette bande minérale, stratégique pour le pays comme pour l’Afrique australe, alimente depuis des années la politique de valorisation locale défendue par les autorités zimbabwéennes et par la Communauté de développement d’Afrique australe, dont le Zimbabwe est membre. Dans les textes de planification nationale, le gouvernement présente le minerai comme un levier de transformation industrielle, pas seulement comme une matière première à exporter.

Ce que prévoit l’accord signé à Harare

Le 24 août 2026, à State House, à Harare, le gouvernement zimbabwéen a signé avec Karo Platinum un bail minier spécial de 25 ans portant sur 23 903 hectares. Le président Emmerson Mnangagwa a assisté à la cérémonie, tandis que les ministres en charge des mines et des finances ont paraphé l’accord. Le texte sécurise la tenure du projet et fixe un cadre fiscal et opérationnel pour son développement.

Selon la communication de l’entreprise, Karo Platinum est détenue à 85 % par Karo Mining Holdings, le reliquat de 15 % étant détenu par l’État zimbabwéen via Generation Minerals, en portage gratuit. Le bail a été accordé sous le Mines and Minerals Act et couvre une zone déjà connue pour ses réserves de platinoïdes. Karo estime avoir déjà investi plus de 240 millions de dollars dans le projet.

Le projet repose sur une première phase qui doit, selon Tharisa, mobiliser plus de 1 000 personnes et produire 226 000 onces de platinoïdes par an une fois montée en régime. Le plan présenté anticipe aussi près d’un milliard de dollars d’investissements supplémentaires pour l’usine, l’équipement minier et les infrastructures d’eau et d’électricité. Les estimations disponibles évoquent en parallèle une réserve ouverte de 2,1 millions d’onces et une ressource minérale de 11,2 millions d’onces, avec une durée de vie potentielle supérieure à 50 ans.

Le cadre fiscal fait aussi partie du signal envoyé aux investisseurs. Le projet bénéficie d’un dispositif spécifique annoncé par les autorités, avec notamment une redevance minière de 7 %. Le gouvernement mise sur ce type d’aménagement pour accélérer des projets lourds, coûteux et sensibles aux cycles des métaux.

Pourquoi ce dossier compte pour l’économie zimbabwéenne

Le Zimbabwe dépend fortement de ses mines. Les données publiques citées par des sources officielles et par les services commerciaux américains indiquent que le secteur minier pèse environ 14,5 % du PIB et près de 75 % des exportations nationales. Les minerais ont aussi représenté 5,9 milliards de dollars d’exportations en 2024, contre 5,4 milliards en 2023, selon la Banque de réserve du Zimbabwe reprise dans cette même documentation.

Dans ce contexte, Karo n’est pas un simple chantier de plus. Pour Harare, l’enjeu est triple. D’abord, sécuriser des capitaux dans un secteur où la visibilité juridique reste décisive. Ensuite, augmenter la production de platinoïdes, un produit phare de l’économie zimbabwéenne. Enfin, créer une chaîne d’activités plus large, avec les effets attendus sur les routes, l’énergie, l’eau, les services et les emplois indirects autour du site.

Mais cette promesse ne profite pas à tous de la même manière. Pour l’État, le projet promet des recettes, des devises et un signal de confiance envoyé aux marchés. Pour les habitants des zones proches, l’enjeu est plus concret : accès à l’emploi, pression sur les terres, partage des retombées locales, circulation des camions, disponibilité de l’eau et respect des engagements environnementaux. Le Zimbabwe a déjà inscrit dans sa stratégie nationale l’idée de valorisation et de bénéficiation, c’est-à-dire la transformation locale du minerai, afin de capter davantage de valeur sur place.

Le dossier intervient aussi dans un moment où les autorités cherchent à durcir la discipline du secteur. Le ministère des mines a récemment réaffirmé que seules les entreprises détenant des titres valides et des installations agréées peuvent exporter certains minerais, avec un accent mis sur la transparence et la transformation locale. Cette ligne traduit une tension classique dans les économies minières africaines : attirer les capitaux sans céder sur la part captée par l’État et sans laisser filer la valeur ajoutée hors du pays.

Une portée qui dépasse le seul cas zimbabwéen

Le Great Dyke reste l’un des atouts majeurs de l’Afrique australe dans les métaux du groupe du platine. À l’échelle régionale, le dossier Karo montre comment les États cherchent désormais à négocier des projets plus longs, plus cadrés et plus intégrés industriellement. Il illustre aussi la compétition entre pays miniers pour capter les chaînes de valeur des métaux stratégiques, alors que la transition énergétique mondiale renforce l’intérêt pour ces ressources.

Pour la SADC, l’enjeu dépasse la simple annonce d’un bail. Ce type d’accord peut devenir une référence pour d’autres projets dans la région, à condition que les promesses d’emplois, d’infrastructures et de recettes se matérialisent sur le terrain. Le prochain point de surveillance sera donc la cadence réelle des travaux de phase 1, la mise en service des équipements et la traduction des engagements en emplois et en recettes pour le Zimbabwe, dont l’économie reste fortement exposée aux cycles des matières premières.