Former les mains qui feront tourner l’agro-industrie

Au Bénin, la question n’est plus seulement de produire davantage. Elle est aussi de savoir qui va transformer, entretenir et piloter les nouvelles unités qui s’installent autour des cultures, de l’élevage et de la pêche. Dans un pays où l’agriculture pèse encore 24,2 % du PIB et continue de porter la croissance, la montée en compétences devient un enjeu économique autant que social.

Le sujet touche surtout les jeunes des zones rurales, là où le travail existe souvent, mais reste précaire, saisonnier ou peu qualifié. Au Bénin, près des deux tiers de la population ont moins de 25 ans, selon Afrobarometer. Cette jeunesse arrive sur un marché du travail dominé par l’informel, avec un chômage officiel faible mais un sous-emploi massif.

Porto-Novo mise sur l’enseignement technique pour répondre au terrain

La réponse du gouvernement béninois passe par les lycées techniques agricoles. Le 18 août 2026, à Cotonou, le ministère en charge de la formation technique a annoncé l’ouverture, à partir de l’année scolaire 2026-2027, de nouvelles offres menant au Diplôme de Technicien aux Métiers, ou DTM, dans ces établissements. Le communiqué cite dix parcours, centrés sur des besoins concrets : aviculture, cuniculture et autres élevages non conventionnels, bovins et petits ruminants, porcins, pisciculture et aquaculture, horticulture, production céréalière et légumineuse, racines et tubercules, plantes à fibres et textiles, arboriculture fruitière, ainsi que palmier à huile et cocotier.

Le choix n’est pas anodin. Le texte officiel relie ces filières à des débouchés précis : création de fermes, gestion d’exploitations, transformation locale, encadrement technique et emplois dans les projets agricoles. Autrement dit, l’État veut rapprocher l’école des chaînes de valeur, au lieu de former pour des métiers qui n’existent pas ou plus au même rythme que l’économie réelle.

Cette orientation s’inscrit dans une séquence plus large. Le 3 juin 2026, le Conseil des ministres a déjà présenté la transformation agricole et l’industrialisation locale comme des priorités, avec des mesures ciblant notamment les filières anacarde, soja et riz, et un objectif affiché de consolidation du Bénin comme puissance agricole et agro-industrielle en Afrique de l’Ouest. La stratégie éducative prolonge donc une stratégie productive.

Le paradoxe béninois : une économie dynamique, mais des emplois encore mal assortis

Les chiffres confirment ce virage. En 2024, le secteur primaire a représenté 24,2 % du PIB béninois, contre 25,4 % en 2023, tandis que l’agriculture a vu sa valeur ajoutée progresser de 5,6 %. L’élevage et chasse ont crû de 8,6 %, et la pêche, l’aquaculture et la pisciculture de 3,9 %. Le message est clair : les activités rurales restent un socle, mais elles se spécialisent et demandent plus de technicité.

Le même constat vaut pour l’agro-industrie. La valeur ajoutée des industries agroalimentaires a augmenté de 7,5 % en 2024, selon l’INStaD, signe que la transformation locale prend du poids. Dans le même mouvement, la zone industrielle de Glo-Djigbé, souvent présentée comme un laboratoire de l’industrialisation béninoise, met en avant sa capacité de transformation du coton et ses milliers d’emplois. Pour les usines, le besoin n’est pas seulement en ouvriers ; il est aussi en techniciens capables de gérer la chaîne de production, la maintenance, la qualité et la logistique.

Sur le marché du travail, le contraste reste fort. Le taux de chômage officiel est bas, mais ce chiffre masque une réalité plus large : le sous-emploi touche plus de 70 % de la population active, et plus de 90 % des emplois relèvent de l’informel, selon les sources reprises dans le profil du marché du travail 2025/2026. Dans ce contexte, une filière technique ne sert pas seulement à trouver un poste salarié. Elle peut aussi sécuriser une micro-entreprise, une exploitation familiale ou une activité de transformation de proximité.

Le défi est également territorial. En ville, l’enjeu se lit en termes de recrutement et de productivité. Dans les campagnes, il se traduit par l’accès aux intrants, au matériel, à l’encadrement et au financement. Une formation courte et pratique peut limiter l’exode vers Cotonou et les grands centres urbains si, et seulement si, elle débouche sur des débouchés réels au village ou dans les bassins de production. C’est là que l’articulation entre école, services agricoles, transformateurs et investisseurs devient décisive.

Une réforme qui dépasse le Bénin

Le Bénin n’agit pas en vase clos. En Afrique de l’Ouest, la CEDEAO pousse depuis des années l’idée d’une meilleure insertion des jeunes et d’une intégration des chaînes de valeur régionales. Le cas béninois est intéressant parce qu’il combine stabilité politique relative, croissance soutenue et volonté d’industrialiser par l’agriculture plutôt que de s’en tenir à l’exportation de matières premières. Cette combinaison peut servir de référence à d’autres économies de la région confrontées au même décalage entre formation et emploi.

La suite dépendra de l’exécution. L’ouverture de dix filières ne suffira pas si les ateliers, les fermes-écoles, les équipements et les stages ne suivent pas. Le risque, bien connu en Afrique comme ailleurs, serait de créer des diplômes sans débouchés. L’enjeu, au contraire, est de faire de l’enseignement technique un pont concret entre les lycées agricoles, les exploitations, les usines et les marchés locaux. Si cette articulation tient, elle peut renforcer à la fois l’emploi des jeunes béninois et la souveraineté alimentaire du pays.