Quand l’épargne cherche un refuge, le dollar numérique s’impose

Dans une grande partie de l’Afrique francophone, garder de l’argent de côté ne suffit plus toujours à le protéger. Entre inflation, variations de change et frais élevés pour envoyer ou recevoir des fonds, beaucoup de ménages, de commerçants et de travailleurs indépendants cherchent des instruments plus souples que le compte classique. C’est dans ce contexte que les stablecoins, ces crypto-actifs adossés à une référence comme le dollar, ont gagné du terrain.

Le plus connu d’entre eux, l’USDT, est pensé pour rester proche de 1 dollar. Cette stabilité recherchée contraste avec la volatilité du bitcoin ou d’autres crypto-actifs, et explique une partie de son attrait. La Banque de France rappelle qu’un stablecoin est un actif numérique lié à une réserve d’actifs pour tenter de réduire la volatilité.

Un usage d’abord pratique, pas seulement spéculatif

Les chiffres confirment ce basculement. Dans son rapport 2024 sur la géographie des crypto-monnaies, Chainalysis estime que les stablecoins représentent environ 43 % du volume total des transactions crypto en Afrique subsaharienne. Le même rapport montre que la région reste, en volume global, une petite part du marché mondial, mais avec des usages très ancrés dans le quotidien économique.

Cela correspond aux pratiques observées sur le terrain. Les utilisateurs citent souvent la préservation de valeur, les paiements transfrontaliers, les achats auprès de fournisseurs à l’étranger et, dans certains cas, les transferts de revenus vers la famille. La Banque mondiale rappelle que les envois de fonds vers l’Afrique subsaharienne ont atteint 54 milliards de dollars en 2023, mais que le coût moyen d’un transfert de 200 dollars restait élevé, à 7,9 %.

Autrement dit, le stablecoin n’efface ni les banques ni les monnaies locales. Il sert plutôt de passerelle. Pour certains usagers, il joue le rôle d’une réserve temporaire en dollar. Pour d’autres, il réduit les frictions d’un commerce devenu largement numérisé, notamment dans les grandes villes où le téléphone mobile est déjà l’outil financier principal.

Le terrain francophone: mobile money, plateformes et prudence réglementaire

Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine, la finance numérique est déjà profondément installée. La BCEAO indique que 69 initiatives d’émission de monnaie via la téléphonie mobile étaient recensées au 31 décembre 2024. Elle signale aussi une hausse de 23,6 % en valeur des transactions via mobile, pour atteindre 126 680 milliards de francs CFA en 2024. Le mobile money est donc devenu un canal de paiement majeur, du Sénégal à la Côte d’Ivoire, en passant par le Bénin, le Mali ou le Togo.

Cette réalité explique pourquoi des plateformes d’échange de crypto-actifs misent sur les paiements de personne à personne, souvent via mobile money. Dans les faits, cela permet d’acheter ou de vendre de l’USDT sans passer par un virement international classique. Mais la facilité d’usage ne doit pas masquer le risque. La BCEAO a justement choisi, en 2026, d’organiser une conférence internationale sur les crypto-actifs, les stablecoins et leurs effets sur la stabilité monétaire et financière. L’institution ouest-africaine a clairement inscrit le sujet dans le champ de la régulation, pas dans celui du simple gadget technologique.

En Afrique centrale, les autorités de la CEMAC ont, elles aussi, mis ce dossier à l’agenda. Le rapport du FMI sur la communauté économique et monétaire signale que la BEAC, en coordination avec les autres superviseurs régionaux, devait examiner les conséquences d’une loi centrafricaine autorisant le recours exclusif aux crypto-actifs pour certaines transactions, notamment au regard du monopole d’émission de la banque centrale et des exigences de lutte contre le blanchiment.

Ce que cela change pour les ménages, les entreprises et les États

Pour une famille urbaine, le stablecoin peut servir de coffre-fort numérique de courte durée. Pour un commerçant, il peut faciliter un achat auprès d’un fournisseur étranger. Pour un travailleur indépendant payé en devises numériques, il peut limiter l’érosion liée à une monnaie locale fragile. Pour ces profils, l’intérêt est simple: conserver une valeur plus prévisible et déplacer l’argent plus vite.

Mais le bénéfice individuel a une contrepartie collective. Plus l’usage de jetons adossés au dollar progresse, plus la question de la souveraineté monétaire, de la supervision des flux et de la protection des consommateurs devient sensible. La Banque de France souligne que les stablecoins soulèvent des enjeux de réglementation et de stabilité financière. Le FMI insiste, lui, sur les risques de substitution monétaire lorsque les ménages et les entreprises se détournent de leur devise nationale au profit d’un actif libellé en dollar.

Dans les économies où le mobile money est déjà installé, le sujet n’est donc pas de savoir si la finance numérique existe. Elle existe déjà. La vraie question porte sur la chaîne de contrôle: qui émet, qui supervise, qui garantit la liquidité, et que se passe-t-il en cas de blocage de plateforme, de gel de fonds ou de changement de règles ? C’est là que la pédagogie financière compte autant que l’innovation.

Une tendance africaine à surveiller de près

À l’échelle continentale, le développement des stablecoins dit quelque chose de plus large: l’essor d’une économie connectée, transfrontalière et très mobile, où la recherche de protection de l’épargne rejoint les besoins du commerce et des transferts familiaux. La zone ouest-africaine, forte de ses usages massifs du mobile money, et la zone centrale, attentive aux effets sur la stabilité monétaire, seront parmi les espaces les plus observés dans les prochains mois.

Le mouvement n’est pas appelé à s’éteindre rapidement. Il devrait plutôt se déplacer vers un terrain plus institutionnel: conformité, fiscalité, contrôle des plateformes, protection du client et articulation avec les systèmes de paiement existants. Dans cette transition, l’USDT n’est pas seulement un produit crypto. Il est devenu un indicateur de confiance, ou de méfiance, envers la monnaie, les banques et les circuits financiers traditionnels.