À Tripoli comme à Benghazi, la stabilité reste un mot fragile

En Libye, les anniversaires politiques ne ferment plus les plaies. Ils les rendent visibles. Quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, le pays vit toujours avec deux centres de pouvoir, deux appareils de sécurité, et une même question pour les Libyens : qui contrôle vraiment l’État, au-delà des drapeaux et des communiqués ?

Le 20 août 2026 a encore rappelé cette réalité. À Benghazi, dans l’est, un haut responsable du renseignement militaire lié au camp du maréchal Khalifa Haftar a été tué par l’explosion d’un véhicule piégé, selon plusieurs médias internationaux et des sources sécuritaires citées par Reuters. Dans l’ouest, à Zawiya, des drones ont visé des installations pétrolières et énergétiques sensibles, près de Tripoli, exposant une fois de plus la vulnérabilité d’un pays dont l’économie dépend presque entièrement des hydrocarbures.

La Libye n’a pas sombré dans un vide total. Elle s’est plutôt installée dans une coexistence dure, incomplète, et rentable pour certains. C’est ce statu quo, plus que l’affrontement frontal, qui bloque depuis des années toute réunification politique durable.

Une transition arrêtée, puis remplacée par des équilibres de fait

La séquence électorale qui devait ouvrir une sortie de crise n’a pas abouti. Les scrutins attendus fin 2023 n’ont jamais eu lieu, et l’ONU continue d’essayer de remettre d’accord les acteurs libyens sur les règles du jeu, avec un comité consultatif mis en place en février 2025 pour proposer des options électorales et institutionnelles. L’enjeu reste le même : élections présidentielles et législatives, calendrier, critères de candidature et mécanisme de règlement des litiges.

Ce blocage a produit ses propres intérêts. À l’est, les structures liées à Khalifa Haftar ont consolidé leur emprise sécuritaire et administrative. À l’ouest, le Gouvernement d’unité nationale, installé à Tripoli, garde la reconnaissance internationale et les leviers financiers centraux. Entre les deux, des administrations parallèles, des réseaux armés et des notables locaux ont appris à vivre de la division plutôt qu’à la résoudre. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’unification de l’État reste politiquement coûteuse. Elle obligerait à redistribuer les postes, les revenus et l’influence.

La portée dépasse le seul rapport de force entre Tripoli et Benghazi. La Libye reste un pays de l’Afrique du Nord où les équilibres internes pèsent sur toute la rive sud de la Méditerranée. Elle touche aussi l’Union africaine, qui appelle régulièrement à une solution libyenne portée par les Libyens eux-mêmes, et l’Union du Maghreb arabe, paralysée comme le dossier libyen, faute de convergence politique régionale.

Le pétrole unit les comptes, pas le pays

La vraie colonne vertébrale du système libyen reste le pétrole. La production est concentrée dans des zones parfois contrôlées par l’est, mais les revenus passent par les institutions financières de Tripoli, notamment la Banque centrale. En 2024, celle-ci a publié ses états de recettes et de dépenses, preuve que le circuit budgétaire central demeure au cœur de la bataille politique. En 2025, l’ONU constatait encore l’enjeu de l’unification des institutions et des mécanismes financiers.

Cette interdépendance explique pourquoi aucun camp ne peut vraiment se passer de l’autre. L’est a besoin du centre pour transformer la rente en liquidités. Tripoli a besoin du pétrole pour financer l’État, les salaires publics et l’équilibre externe. Résultat : les arrangements techniques se succèdent, mais ils servent souvent à prolonger une division politique que chacun dit pourtant vouloir dépasser.

Les chiffres récents montrent aussi la fragilité de ce modèle. La Banque centrale a signalé une baisse des revenus pétroliers en 2024, tandis que des sources africaines ont évoqué un déficit en devises et des tensions budgétaires persistantes. Dans un pays où le pouvoir public dépend massivement de la rente, tout choc sur les terminaux, les raffineries ou le change se répercute vite sur les salaires, les importations et la vie quotidienne.

Ce que la Libye dit à l’Afrique du Nord et au continent

La Libye ne raconte pas seulement un échec national. Elle illustre aussi un problème continental : comment reconstruire un État quand les institutions, les forces armées et l’économie ont été fragmentées en profondeur. Quinze ans après 2011, le pays montre qu’un changement de régime ne suffit pas à produire une transition. Sans compromis institutionnel, la souveraineté reste incomplète, même quand les frontières sont fermées et les ministères en place.

Pour les Libyens, l’effet est concret. Les habitants de Tripoli, de Benghazi, de Zawiya ou des villes du sud n’endurent pas la crise de la même manière. Les grandes villes vivent avec les rivalités de sécurité, les zones industrielles avec les attaques contre les infrastructures, et les familles avec l’incertitude sur l’emploi public, les services et le prix des biens importés. Les élites, elles, peuvent composer avec le désordre. La population, beaucoup moins.

La suite se jouera sur plusieurs fronts : la tenue ou non d’un nouveau cadre électoral, la stabilité autour des installations pétrolières, et la capacité des institutions financières à résister aux pressions des deux camps. En Libye, le vrai test ne sera pas un slogan d’unité. Ce sera la possibilité, enfin, de gouverner sans que chaque avancée dépende d’un rapport de force armé.