À Lomé, une affaire de détention qui dépasse un simple tournage
Au Togo, une interpellation peut vite devenir un test politique. Quand deux professionnels de l’image sont arrêtés dans le nord du pays alors qu’ils filment un reportage, la question n’est pas seulement judiciaire. Elle touche aussi à la place laissée à l’enquête, au regard extérieur et à la circulation de l’information depuis Lomé.
Le cas de Gaël Mocaër et Sebastian Perez-Pezzani, deux Français travaillant sur un documentaire pour la télévision publique française, s’inscrit dans cette tension. Ils ont été arrêtés le 27 juillet 2026 à Kara, dans le nord du Togo, puis maintenus en détention avant d’être présentés à la justice togolaise, selon plusieurs sources recoupées. Un collaborateur togolais, présenté comme fixeur, a également été visé par la procédure. Les autorités parlent d’un dossier lié aux conditions de leur activité sur le territoire. Le débat porte donc moins sur la présence de journalistes étrangers que sur le cadre dans lequel ils ont travaillé, et sur la qualification retenue par les autorités.
Dans ce type d’affaire, le vocabulaire compte. Une procédure ouverte pour de supposées “fausses déclarations” n’a pas le même sens qu’une accusation d’espionnage, souvent relayée au début de l’affaire puis démentie ou abandonnée selon les versions publiées. Les éléments disponibles montrent surtout une tension entre une enquête menée par les services togolais et la défense du travail journalistique par les organisations de presse. À ce stade, ce sont les faits judiciaires qui priment, pas les spéculations.
Le Togo, la presse et la question du contrôle de l’espace public
Le Togo n’aborde pas cette affaire dans un vide institutionnel. Le pays dispose d’une Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication, chargée de réguler la presse écrite, audiovisuelle et numérique. Fin juillet 2026, cette autorité et le ministère de la Communication ont encore échangé avec des professionnels des médias au sujet des badges et des conditions d’exercice pendant les Evala, les cérémonies traditionnelles de lutte kabyè organisées dans le nord du pays. Cette séquence montre que la question de l’accréditation médiatique reste très sensible dans le pays.
Elle s’ajoute à un climat déjà dégradé depuis juin 2025, lorsque les autorités togolaises ont suspendu pour trois mois les diffusions de RFI et de France 24, en invoquant un manque d’impartialité et de rigueur. Cette décision avait déjà signalé une fermeté nouvelle à l’égard des médias internationaux, au moment même où le pays était secoué par des manifestations et une forte polarisation politique. La suspension n’a pas seulement pesé sur des rédactions étrangères. Elle a aussi envoyé un message aux médias locaux, aux correspondants et aux fixeurs qui travaillent avec eux.
RSF a dénoncé la détention des deux Français en estimant qu’ils exerçaient leur métier. L’organisation rappelle aussi un recul plus large de l’environnement médiatique togolais. Sur la carte 2026 de la liberté de la presse, le Togo figure dans la zone des pays où la situation reste problématique à difficile, ce qui confirme une tendance de fond. Le problème n’est donc pas isolé. Il concerne la capacité des journalistes à travailler sans être assimilés à des acteurs politiques, des intrus ou des suspects dès qu’ils filment au mauvais endroit ou au mauvais moment.
Ce que l’affaire révèle pour les Togolais, les médias et la région
Pour les Togolais, l’enjeu est concret. Quand un média étranger est bloqué ou qu’un reportage devient un dossier judiciaire, ce n’est pas seulement l’image du pays qui se joue. C’est aussi l’accès du public à des récits variés sur la vie quotidienne, les services, les marchés, les routes, les zones rurales et les villes du nord. Dans un pays où Lomé concentre une grande partie de la visibilité nationale, les régions deviennent trop souvent visibles seulement quand un incident survient. Le journalisme de terrain sert justement à corriger cet angle mort.
Pour les professionnels des médias, locaux comme étrangers, l’affaire rappelle qu’un tournage documentaire ne se limite pas à la prise d’images. Il implique des autorisations, des intermédiaires, des contraintes administratives et parfois des zones d’incertitude. Quand le cadre n’est pas clair, le risque est double. Les reporters se censurent par prudence, et les autorités peuvent interpréter la simple présence d’une caméra comme une menace. Dans un tel contexte, les fixeurs, traducteurs et assistants locaux restent les plus exposés, alors qu’ils sont souvent les moins visibles dans le débat public.
Sur le plan régional, cette affaire résonne au-delà du Togo. La CEDEAO, qui rassemble les États d’Afrique de l’Ouest, repose aussi sur la circulation des personnes, des biens et de l’information. Or, chaque restriction touchant la presse complique un peu plus la confiance entre États, médias et publics. Elle nourrit aussi une tendance déjà observée dans la sous-région : plus les pouvoirs se sentent contestés, plus les questions de sécurité et de souveraineté servent de cadre à des restrictions sur l’information. Le Togo, qui accueille régulièrement des rencontres diplomatiques et institutionnelles à Lomé, sait pourtant combien la crédibilité extérieure compte dans la durée.
La portée continentale est là. Dans plusieurs pays africains, la liberté de la presse ne se joue pas seulement dans les grandes crises. Elle se mesure aussi dans les procédures ordinaires : accréditation, contrôle des équipements, détention provisoire, mise en cause d’un fixeur local, accès au terrain. C’est souvent dans ces détails que se dessine la frontière entre un État qui régule et un État qui intimide. Au Togo, la suite du dossier dira si les autorités cherchent à verrouiller un cas sensible ou à poser une règle plus lisible pour tous les journalistes, togolais comme étrangers. D’ici là, la date du 27 juillet 2026 restera un repère de plus dans une relation déjà fragile entre Lomé et les médias internationaux.