À Bombori, la sécurité promise a laissé place à la peur
Dans le centre du Mali, la question n’est plus seulement de savoir qui contrôle un village. Elle est devenue plus large : qui répond des morts quand une opération censée rétablir l’ordre finit par frapper des civils ? Le 10 juillet 2026, à Bombori, dans la région de Mopti, neuf villageois ont été tués, dont quatre enfants, selon Human Rights Watch.
Bombori n’est pas un cas isolé. Le même mois, une autre attaque attribuée à l’Africa Corps, la structure militaire russe placée sous le contrôle du ministère russe de la Défense, a déjà été accusée d’avoir tué huit civils à Kyrnia, toujours dans la région de Mopti. Human Rights Watch et l’Associated Press ont tous deux rapporté que ces frappes s’inscrivent dans un cycle de violence plus large, au moment où les combats se sont intensifiés au Mali depuis avril 2026.
Un dossier qui dépasse le seul terrain militaire
Le Mali reste au cœur du Sahel central, où les armés jihadistes, les forces nationales et leurs alliés étrangers s’affrontent dans des zones rurales souvent éloignées des centres de décision. Mopti est devenue l’un des épicentres de cette guerre diffuse, marquée par des représailles, des soupçons d’appui aux groupes armés et des opérations de ratissage qui touchent régulièrement les communautés peules. Human Rights Watch rappelle que cette région est aussi un espace où les tensions communautaires ont été instrumentalisées depuis plusieurs années.
Ce contexte est aussi institutionnel. Depuis le 29 janvier 2025, le Mali ne fait plus partie de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, après le retrait conjoint du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Sur le plan judiciaire, Bamako a notifié le 24 juin 2026 son retrait du Statut de Rome, qui fonde la Cour pénale internationale. Ce retrait ne prendra effet que le 24 juin 2027, ce qui signifie que, jusqu’à cette date, le Mali reste juridiquement lié au traité.
Ce que dit le rapport sur Bombori
Dans son enquête publiée le 20 août 2026, Human Rights Watch décrit une opération menée à l’aube du 10 juillet. Selon des témoins interrogés par l’organisation, plus d’une centaine de combattants de l’Africa Corps sont arrivés en pick-up et à moto, accompagnés de soldats maliens qui servaient surtout d’interprètes. Les hommes et adolescents du quartier peul auraient été regroupés, frappés et interrogés sur d’éventuels liens avec les groupes jihadistes.
L’ONG affirme que six civils ont été abattus en tentant de fuir, puis que trois jeunes hommes ont été emmenés vers une base du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le GSIM, aussi appelé JNIM. Leurs corps ont ensuite été retrouvés, l’un décapité, les deux autres égorgés et les mains liées dans le dos. HRW dit avoir recueilli ces éléments auprès de témoins, sans prétendre à une vérification judiciaire complète, mais avec un faisceau de récits concordants.
Le tableau est aggravé par le profil des victimes. D’après le rapport, les neuf morts étaient cinq hommes âgés de 19 à 34 ans et quatre enfants âgés de 6 à 17 ans. L’organisation dit aussi avoir mené treize entretiens à distance entre le 19 et le 30 juillet, dont quatre avec des témoins directs. Ce recoupement compte, car le centre du Mali reste une zone où les informations circulent mal et où chaque bilan doit être manié avec prudence.
La question de la responsabilité ne peut plus être évitée
Le pari sécuritaire du pouvoir d’Assimi Goïta reposait sur une promesse simple : reprendre la main après l’éviction des forces françaises et la fin de la MINUSMA, la mission de l’ONU. À la place, le Mali a consolidé un partenariat avec Moscou, d’abord avec Wagner, puis avec l’Africa Corps. Wagner a annoncé le 6 juin 2025 son départ du Mali, tandis que l’Africa Corps, présentée comme une force plus directement liée à l’État russe, a pris la relève.
Ce glissement change tout sur le plan politique. Quand les exactions sont commises par une force étroitement connectée à la chaîne de commandement russe, le Mali ne peut plus se retrancher derrière l’idée d’un simple “prestataire” extérieur. C’est précisément le cœur de l’alerte formulée par Human Rights Watch : un État qui laisse opérer une force étrangère sur son territoire, sans enquête sérieuse ni poursuites crédibles, peut voir sa propre responsabilité engagée.
Pour les populations, la conséquence est immédiate. Dans les villages du centre, la sécurité ne se mesure plus seulement à la présence de soldats. Elle se mesure à la capacité des autorités à distinguer combattants et civils, à protéger les quartiers peuls comme les autres, et à empêcher les représailles collectives. Quand cette distinction disparaît, la fracture entre l’État et les habitants se creuse, et les groupes armés gagnent du terrain social autant que militaire.
Un test pour Bamako, mais aussi pour la région
Le dossier Bombori dépasse le Mali. Il interroge la trajectoire d’ensemble du Sahel central, où trois États dirigés par des juntes ont choisi de s’éloigner de la CEDEAO et de resserrer leurs liens dans l’Alliance des États du Sahel. Cette reconfiguration réduit les contre-pouvoirs régionaux, au moment même où les armées de la zone s’appuient davantage sur des partenaires russes pour leurs opérations.
Elle pèse aussi sur la justice internationale. Jusqu’au 24 juin 2027, les crimes commis au Mali restent susceptibles d’entrer dans le champ de la Cour pénale internationale. Après cette date, la voie juridique deviendra plus étroite, alors que la Cour enquête sur la situation malienne depuis 2013. Dans un contexte où la Cour pénale sahélienne annoncée par l’AES n’est pas encore opérationnelle, le risque est clair : plus l’architecture régionale se fragilise, plus les victimes auront du mal à trouver un forum crédible pour faire entendre leurs droits.
Pour Bamako, l’enjeu est désormais double. Il faut à la fois répondre à la menace armée dans le centre du pays et éviter que la lutte antiterroriste ne se transforme en machine à produire de nouveaux griefs. C’est là que se joue la suite : dans la capacité de l’État malien à reprendre le contrôle de la chaîne de commandement, à enquêter sur les abus allégués et à prouver que la souveraineté qu’il revendique ne se confond pas avec l’impunité.