Quand les ports parlent autant que les armes
En Afrique du Nord, les grandes puissances se lisent rarement seulement dans les discours. Elles se lisent aussi dans les ports qu’elles contrôlent, dans les couloirs commerciaux qu’elles financent et dans les crises qu’elles attisent, ou qu’elles sont accusées d’attiser. C’est précisément ce mélange qui nourrit, à Alger, une lecture de plus en plus dure des Émirats arabes unis. Cette grille de lecture n’a rien d’abstrait : elle touche la sécurité du Sahara, les équilibres du Maghreb et la guerre soudanaise, à l’est du continent.
Pour l’Algérie, la question dépasse la simple rivalité diplomatique. Elle touche à une intuition stratégique ancienne : un acteur capable d’investir massivement dans des infrastructures civiles peut aussi, dans certains contextes, s’insérer dans des rapports de force militaires et politiques. C’est ce passage du commerce à la coercition, ou au soupçon de coercition, qui fait aujourd’hui débat à Alger comme dans plusieurs capitales africaines.
Alger, Abou Dhabi et le précédent soudanais
Le ton s’est durci au début de 2024, quand le président Abdelmadjid Tebboune a commencé à cibler publiquement ce qu’il présente comme un rôle émirati dans plusieurs foyers de tension africains. La Radio algérienne a encore rapporté, le 28 juillet 2026, qu’il dénonçait un « micro-État » qui sème le trouble dans certains pays, tout en affirmant que l’Algérie ne se soumet ni aux pressions ni aux menaces. Le 7 février 2026, Alger a aussi lancé la procédure de résiliation de l’accord de services aériens signé avec les Émirats arabes unis en 2013.
Ce durcissement s’inscrit dans une ligne plus large de politique étrangère algérienne. Alger cherche à préserver sa marge de manœuvre au Maghreb, au Sahel et face aux recompositions du Moyen-Orient. Dans le même temps, elle continue de dialoguer avec plusieurs partenaires du Golfe, parce que la diplomatie algérienne privilégie l’équilibre à la rupture totale. Cette nuance compte. Elle montre qu’Alger conteste une méthode, pas nécessairement tout échange avec la région.
Le cas soudanais est devenu le principal point d’appui de cette lecture. Human Rights Watch a publié, le 25 mai 2026, un rapport de 83 pages affirmant que des centaines de contractants militaires colombiens auraient été recrutés par Global Security Services Group, une société basée à Abou Dhabi, puis déployés au Soudan pour soutenir les Forces de soutien rapide. Le rapport s’appuie sur des témoignages, des images géolocalisées et des éléments recoupés avec les sanctions américaines de décembre 2025 visant un réseau transnational de recrutement.
Ce que disent les chiffres sur l’argent, l’or et les ports
Le poids économique des Émirats en Afrique est réel. Une analyse du Financial Times reprise dans plusieurs sources spécialisées avance plus de 168 milliards de dollars d’investissements annoncés depuis 2017, avec des projets dans les ports, les minerais, l’agriculture et l’énergie. DP World et Abu Dhabi Ports opèrent ou développent des terminaux, des zones franches et des infrastructures logistiques dans 13 pays africains. Ces montants doivent toutefois être lus avec prudence : il s’agit d’annonces d’investissement, pas toujours de capitaux effectivement décaissés à hauteur du chiffre affiché.
Mais l’enjeu n’est pas seulement économique. Il est aussi stratégique. Sur la mer Rouge, à Berbera au Somaliland, à Bosaso dans le Puntland ou dans d’autres points de transit, les infrastructures portuaires peuvent servir à la fois le commerce et la projection d’influence. Cette logique se renforce dans les zones de guerre, où un port, un aéroport ou un axe routier deviennent des outils de contrôle des marchandises, des hommes et parfois des armes. C’est là que la frontière entre logistique et sécurité devient floue.
Le Soudan illustre brutalement cette mécanique. Chatham House rappelle que la production d’or dans les zones contrôlées par l’armée soudanaise a atteint 64,36 tonnes en 2024, pour 27,96 tonnes officiellement exportées. Swissaid, de son côté, a établi que les Émirats ont importé 29 tonnes d’or directement du Soudan en 2024, contre 17 tonnes l’année précédente, en plus de volumes venus d’Égypte, du Tchad et de Libye. Le tableau dessine une économie de guerre transfrontalière, où l’or sort du pays par des circuits légaux, semi-légaux ou clandestins.
La guerre alimente aussi les contentieux judiciaires. Le 5 mai 2025, la Cour internationale de justice a dit ne pas pouvoir se saisir du dossier introduit par le Soudan contre les Émirats arabes unis, en raison de la réserve émise par Abou Dhabi sur l’article IX de la Convention sur le génocide. Cette décision ne tranche pas le fond du dossier. Elle montre seulement la limite procédurale du contentieux. En parallèle, la mission d’enquête de l’ONU sur le Soudan a conclu en février 2026 que les violences des Forces de soutien rapide à El-Fasher portaient les « marques du génocide ».
Pourquoi cette affaire compte aussi pour l’Afrique du Nord
À Alger, le débat ne porte pas uniquement sur le Soudan. Il concerne aussi la Libye, le Sahara occidental, les routes sahéliennes et, plus largement, la manière dont les capitales africaines arbitrent entre besoin de capitaux et risque d’ingérence. Dans le Maghreb, l’Algérie défend une ligne de souveraineté stricte. Elle soutient le principe de non-intervention et regarde avec méfiance tout acteur extérieur capable de brouiller les équilibres régionaux en finançant des alliés, en contrôlant des ports ou en soutenant des forces armées parallèles.
La portée continentale est nette. L’Union africaine, les organisations régionales et les États riverains de la mer Rouge font face à une même question : comment accueillir des capitaux du Golfe sans laisser ces capitaux redessiner la sécurité, les frontières d’influence et les circuits de rente ? L’Afrique n’est pas un décor passif. Elle négocie, refuse, arbitre et parfois sanctionne. La controverse actuelle rappelle surtout qu’un investissement n’est jamais seulement un investissement quand il touche à un port stratégique, à une mine d’or ou à une guerre qui déplace des armées privées et des combattants étrangers.
Pour l’Algérie, l’enjeu immédiat reste donc double. D’un côté, consolider une lecture régionale des crises qui confirme ses alertes depuis 2024. De l’autre, éviter que la confrontation avec Abou Dhabi ne ferme des canaux utiles avec le reste du Golfe. C’est cette tension, entre prudence diplomatique et fermeté stratégique, qui façonne désormais la position algérienne dans une Afrique où l’argent, les ports et les conflits avancent souvent ensemble.