Le courant vert ne suffit pas toujours à faire baisser la facture

Au Kenya, le débat sur l’énergie ne se limite plus à produire davantage. Il porte aussi sur une question très concrète pour les ménages, les PME et l’industrie de Nairobi à Mombasa : comment maintenir un réseau largement alimenté par des sources propres sans laisser les tarifs électriques étouffer l’activité ? Le pays affiche déjà une base énergétique remarquable, mais le coût du kilowattheure reste au cœur des tensions politiques et économiques.

Cette équation est d’autant plus sensible que le Kenya s’est imposé comme une référence en Afrique de l’Est, et même au-delà, grâce à la géothermie de la vallée du Rift, à l’hydroélectricité et à l’éolien. Dans un contexte régional marqué par des besoins croissants en électricité et des interconnexions encore inégales au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est, Nairobi avance avec un avantage réel : une capacité à produire majoritairement une énergie bas-carbone. Mais ce leadership n’efface ni les contraintes de financement, ni les débats sur les contrats d’achat d’électricité.

Un pipeline porté à 5 500 MW, avec le nucléaire en option stratégique

KenGen, l’entreprise publique de production d’électricité, a recalibré son objectif de développement des renouvelables de 1 500 MW à 5 500 MW. L’annonce a été faite à Nairobi le 29 juin 2026, avec un cap qui combine plusieurs filières : 700 MW d’hydroélectricité supplémentaire, de nouveaux projets géothermiques et 2 000 MW de nucléaire intégrés au plan de montée en puissance. L’entreprise rappelle qu’elle fournit environ 60 % de l’électricité kényane et que plus de 93 % de sa capacité installée provient déjà de sources renouvelables.

Sur le fond, ce chiffre de 5 500 MW ne dit pas seulement une ambition technique. Il révèle aussi une stratégie industrielle. Le Kenya cherche à sécuriser son approvisionnement pour accompagner l’urbanisation, l’électrification des usages et l’essor de secteurs plus gourmands en énergie, comme la transformation agricole, les services numériques et certaines industries légères. L’Agence internationale de l’énergie souligne d’ailleurs que le pays est bien placé pour conserver son rôle de leader régional de la production renouvelable, tout en renforçant la fiabilité du système.

Le recours au nucléaire dans ce plan mérite une lecture prudente. Il ne signifie pas que le Kenya renonce à son profil vert. Il montre plutôt que les autorités et KenGen veulent diversifier les moyens de production à long terme, au moment où la demande progresse et où l’équilibre du réseau devient plus complexe. Dans un pays qui mise depuis des années sur la géothermie comme avantage comparatif, l’ajout d’une option nucléaire traduit une volonté de puissance énergétique, mais aussi une recherche de stabilité de base pour compléter les renouvelables variables.

Le vrai sujet : l’électricité propre, mais chère

Le paradoxe kényan est connu. Le pays produit déjà 93 % de son électricité à partir de sources renouvelables, ce qui en fait l’un des cas les plus avancés du continent en matière de décarbonation du mix électrique. Pourtant, les consommateurs et les élus dénoncent des factures jugées trop élevées. Le problème ne se joue donc pas seulement dans les centrales. Il se joue aussi dans les contrats, les coûts fixes, la transmission, les taxes et la structure du marché.

Les députés kényans ont relancé en juillet 2026 la pression sur le gouvernement pour faire baisser le prix de gros de l’électricité. La commission parlementaire de l’énergie a demandé au ministre de l’Énergie et du Pétrole d’élaborer, dans un délai de 12 mois, un cadre de renégociation des accords d’achat d’électricité avec les principaux producteurs. L’objectif affiché est clair : obtenir de meilleures conditions sans fragiliser la sécurité d’approvisionnement ni la confiance des investisseurs.

Ce point est central pour les foyers urbains, mais aussi pour les petits opérateurs informels, les ateliers, les commerçants et les entreprises qui composent l’économie réelle du pays. Quand le coût de l’électricité reste élevé, l’effet se répercute rapidement sur les prix, sur les marges et sur la compétitivité. À l’inverse, une baisse durable peut soutenir la fabrication locale, alléger les dépenses des ménages et réduire le recours aux générateurs diesel, encore coûteux et polluants. C’est là que le débat kényan dépasse la seule question climatique. Il devient une question de pouvoir d’achat et de productivité.

Ce que le Kenya dit à l’Afrique de l’Est

Le dossier kényan a une portée régionale immédiate. Au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est, les États cherchent à élargir l’accès à l’électricité, à renforcer les interconnexions et à mieux valoriser leurs ressources locales. Le Kenya montre qu’un pays africain peut bâtir une électricité largement renouvelable à grande échelle. Mais il rappelle aussi qu’un mix propre ne garantit pas automatiquement un prix accessible. La transition énergétique ne se mesure donc pas seulement à la part des renouvelables. Elle se juge aussi à la facture finale, à la qualité du réseau et à la capacité de financement.

Pour les voisins de l’Est africain, le signal est important. La géothermie kényane reste une source d’inspiration pour des pays qui disposent eux aussi de potentiels volcaniques ou hydriques. Le modèle kenyan montre qu’un État peut attirer des investissements, structurer une entreprise publique puissante et conserver un rôle moteur dans la transition régionale. Mais il montre aussi les limites d’un système où les contrats hérités, les coûts de réseau et les besoins de nouvelles capacités pèsent sur le prix final payé par les consommateurs.

La suite dépendra de plusieurs arbitrages. Le gouvernement devra trancher sur la renégociation des accords d’approvisionnement, KenGen devra préciser le calendrier de ses nouveaux projets, et les autorités devront décider comment articuler expansion de capacité, discipline budgétaire et baisse des tarifs. Le Kenya reste ainsi un laboratoire africain de la transition électrique : avancé sur le plan climatique, ambitieux sur le plan industriel, mais encore confronté à la question décisive de l’accessibilité.