Quand l’électricité vacille, la rue libyenne se rappelle au pouvoir
À Tripoli, les coupures d’électricité ne sont pas seulement un désagrément de plus. Elles touchent les foyers, les commerces, les hôpitaux et les services publics, dans un pays où l’énergie devrait pourtant être l’un des atouts majeurs de l’État. Quand la lumière s’éteint, c’est aussi la confiance dans les institutions qui s’effrite.
La Libye traverse depuis des années une crise de gouvernance qui fragilise les services essentiels. Le pays reste divisé entre plusieurs pôles de pouvoir, tandis que les institutions économiques, dont la National Oil Corporation, la Banque centrale et la compagnie électrique publique, doivent gérer des déséquilibres budgétaires, des réseaux de contrebande et des investissements insuffisants. Dans ce contexte, l’électricité devient un révélateur brutal des blocages politiques.
Des manifestations parties de Tripoli, puis un débat sur le carburant et la gestion publique
Fin juillet 2026, plusieurs quartiers de Tripoli ont connu des protestations contre les coupures de courant, avec des routes bloquées et des bâtiments publics visés par des actions de désobéissance civile. Des mouvements de colère se sont aussi étendus à d’autres villes de l’ouest libyen, sur fond de chaleur intense et de pannes prolongées. Des médias et agences ont décrit des blocages devant des bâtiments liés à la National Oil Corporation, tandis que des protestataires dénonçaient aussi l’eau, la santé, l’inflation et le manque de liquidités.
Au même moment, la cheffe de la Mission d’appui des Nations unies en Libye, Hanna Serwaa Tetteh, a présenté devant le Conseil de sécurité un tableau précis de la crise. Elle a expliqué que les coupures récentes avaient mis en lumière les failles du système de subventions, et elle a pointé l’existence de réseaux qui détournent des produits pétroliers raffinés subventionnés hors du marché local. Lors de la séance du 18 juin 2026, elle a aussi cité des hausses très marquées de consommation de diesel par le secteur électrique, allant jusqu’à 203 % dans l’ensemble du secteur et jusqu’à 1 368 % dans certaines centrales, selon des rapports du Bureau national d’audit et de la Commission nationale anticorruption publiés le 8 juin.
La National Oil Corporation a, de son côté, confirmé en mai que les dépenses totales de carburant avaient dépassé un milliard de dollars sur un seul mois. Son président, Masoud Suleman, a alors assuré que l’offre de carburant restait continue, mais il a reconnu que le problème venait surtout des mécanismes de distribution et de contrôle, qui laissent la porte ouverte aux détournements. Autrement dit, la facture existe, mais le bénéfice attendu n’atteint pas toujours la population.
Une crise énergétique qui dépasse la panne technique
Le cœur du problème n’est pas seulement le réseau électrique. C’est l’architecture de l’État libyen. L’électricité dépend du gaz, du diesel et de circuits d’approvisionnement où s’entremêlent subventions, marchés parallèles et rivalités institutionnelles. L’ONU a déjà averti que les pénuries de carburant observées à Tripoli et dans le sud révélaient des faiblesses durables dans la gestion du régime de subventions. L’organisation a également insisté sur la nécessité d’une meilleure transparence et d’une meilleure coordination des dépenses publiques.
Les chiffres donnés par l’ONU éclairent aussi les gagnants et les perdants de ce système. Les consommateurs ordinaires paient d’abord la note sous forme de coupures, d’attentes interminables et de coûts indirects pour la climatisation, les commerces ou les appareils de conservation. Les entreprises, surtout dans l’informel, absorbent des pertes d’activité. Les administrations, elles, continuent d’acheter du carburant à grands frais sans garantir une fourniture stable. Dans le même temps, les circuits de détournement profitent de la différence entre prix subventionné et valeur réelle du produit.
Cette tension explique aussi pourquoi les protestations se dirigent vers les symboles de l’économie pétrolière plutôt que vers un seul ministère. En Libye, le pétrole finance l’État, mais il alimente aussi des équilibres politiques fragiles. La population voit donc un paradoxe clair : le pays exporte de l’énergie et importe du carburant à grande échelle, sans parvenir à assurer des services électriques réguliers. Ce paradoxe nourrit une colère d’autant plus forte qu’il touche la vie quotidienne, dans les quartiers urbains comme dans les périphéries.
Ce que cette crise dit de la Libye et de l’Afrique du Nord
Pour Tripoli, l’enjeu est immédiat : restaurer une fourniture électrique acceptable avant que la fatigue sociale ne se transforme en crise politique ouverte. Pour le reste du pays, la question est plus large. Tant que les institutions resteront fragmentées, les réformes du secteur énergétique resteront partielles, et chaque pic de chaleur ou blocage local pourra rallumer la contestation. L’épisode rappelle aussi que la stabilité libyenne ne se joue pas seulement dans les négociations politiques, mais dans la capacité de l’État à livrer des services simples et visibles.
À l’échelle régionale, la crise libyenne pèse sur toute l’Afrique du Nord. Elle affecte les flux de carburant, les prix, les routes commerciales et les équilibres sécuritaires aux frontières avec la Tunisie, l’Algérie, le Niger, le Tchad et l’Égypte. Elle intéresse aussi l’Union africaine, car la Libye reste un espace de transit, de médiation et d’influence où la fragilité des institutions ouvre la voie aux trafics et aux interférences extérieures. Les prochains jalons à surveiller sont la mise en œuvre des recommandations du dialogue politique soutenu par l’ONU, ainsi que les efforts de coordination budgétaire et de contrôle des subventions annoncés en 2026.