Un littoral qui nourrit encore, mais qui se rétrécit
Sur la bande côtière ivoirienne, la noix de coco n’est pas seulement une culture. Elle structure des revenus, protège des sols sableux et fait vivre des familles installées depuis des générations entre mer, lagune et quartiers en expansion. Mais cette économie discrète se heurte aujourd’hui à deux forces qui avancent ensemble : la mer qui grignote la plage et la ville qui pousse vers le rivage.
La question dépasse la seule production agricole. La Côte d’Ivoire possède un littoral de 566 kilomètres, et plus des deux tiers de cette frange sont touchés par l’érosion selon une note de la Banque mondiale. Dans le même temps, Abidjan s’étend vite, au point que la croissance urbaine n’a pas suivi le rythme des besoins d’aménagement et de protection. C’est dans cet espace sous pression que se jouent aussi les cocoteraies.
Entre Abidjan, Jacqueville et Grand-Bassam, la pression est visible
Le Sud ivoirien concentre une partie essentielle de l’activité littorale. Les zones de Dabou, Jacqueville et Grand-Bassam figurent parmi celles où des projets de résilience côtière ont été lancés ou renforcés ces derniers mois. En 2024, un programme de 4 ans, financé à environ 8,4 milliards de FCFA, a été officiellement mis en route pour protéger les communautés côtières en Côte d’Ivoire et au Ghana. En 2025, des missions de terrain ont confirmé l’ampleur des dégâts, avec des effondrements d’édifices, des déplacements de populations et un recul d’activités liées au tourisme et à la pêche.
Dans ce décor, les cocoteraies jouent un rôle très concret. Elles occupent depuis longtemps le littoral ivoirien, en particulier dans les zones alladian et lagunaires. Des travaux universitaires montrent que ces plantations ont longtemps dominé le paysage, avant d’entrer dans une phase de recul sous l’effet de l’abandon de parcelles, du vieillissement des plants et du remplacement par des cultures annuelles comme le manioc. L’urbanisation accélère ce basculement, car elle attire les terres proches des routes, des plages et des centres de vie.
Un secteur utile, mais fragilisé de l’intérieur
La filière coco reste stratégique. Le gouvernement ivoirien a indiqué en 2025 que la Côte d’Ivoire était le premier exportateur africain de produits et sous-produits du cocotier. La même année, une ordonnance a étendu au coco les compétences du Conseil Hévéa-Palmier à Huile, afin de renforcer la régulation, le suivi et la relance de la filière. Ce signal institutionnel est important : il montre que l’État ne traite plus le cocotier comme une culture secondaire, mais comme un secteur à organiser.
Le défi, cependant, est double. D’un côté, la filière souffre d’un manque de renouvellement des plantations et d’une faible modernisation dans certaines zones. De l’autre, les producteurs composent avec la pression foncière, car les espaces côtiers deviennent plus recherchés pour l’habitat, les activités commerciales et les équipements urbains. Dans ce contexte, une cocoteraie peut être perçue à la fois comme une source de revenu, une réserve foncière potentielle et une barrière naturelle contre les vents et les embruns.
Cette concurrence du sol est décisive pour les ménages. Quand la parcelle recule, c’est le revenu qui baisse. Quand la plage disparaît, c’est aussi la fonction protectrice du cocotier qui s’affaiblit. Or les dispositifs actuels de résilience misent justement sur une approche mêlant infrastructures, restauration de la mangrove et moyens de subsistance alternatifs. Autrement dit, l’avenir du littoral ne se joue pas seulement avec des digues ; il se joue aussi avec les arbres, les usages du sol et les choix d’aménagement.
Ce que révèle le cas ivoirien à l’échelle ouest-africaine
La Côte d’Ivoire n’est pas un cas isolé. Le littoral ouest-africain subit partout les effets combinés de l’urbanisation, des infrastructures portuaires, de la montée des eaux et de la réduction des zones tampons naturelles. Les programmes régionaux comme WACA, le programme ouest-africain pour les zones côtières, illustrent cette réalité partagée. La réponse est donc régionale autant que nationale, car l’eau et les sédiments ne s’arrêtent pas aux frontières administratives.
Pour Abidjan, cette tension est encore plus forte. La métropole concentre une part majeure de l’économie nationale, des infrastructures sensibles et des populations exposées aux inondations et à l’érosion. La protection du littoral concerne donc autant les planteurs de cocotiers que les transporteurs, les pêcheurs, les commerçants et les ménages installés en bord de mer. Si les plages reculent, les activités suivent. Si les cocoteraies disparaissent, c’est une partie de l’économie locale et de la protection naturelle du trait de côte qui s’efface avec elles.
Dans ce dossier, le véritable enjeu est celui du temps. La Côte d’Ivoire a déjà engagé des projets de résilience, des réformes de filière et des dispositifs de concertation avec le Ghana, la Convention d’Abidjan et ONU-Habitat. Reste à voir si ces outils pourront s’inscrire assez vite dans le paysage réel, là où la mer avance, où les lotissements se densifient et où les cocotiers vieillissent sans toujours être remplacés. C’est là que se joue, très concrètement, une partie de l’avenir du littoral ivoirien.