Dar es Salaam veut convaincre les investisseurs sans baisser la garde réglementaire

À Dar es Salaam, le message est clair : la Tanzanie veut capter davantage de capitaux dans le numérique, mais elle sait qu’un écosystème technologique ne se construit pas seulement avec des antennes, des câbles et des applications. Il lui faut aussi des règles lisibles, stables et applicables. C’est dans cet esprit que le gouvernement tanzanien a annoncé une révision de plusieurs textes jugés centraux pour l’investissement technologique.

L’annonce a été faite en marge de la rencontre des actionnaires d’Africa50 et du forum Infra for Africa, organisés les 5 et 6 août 2026 à Dar es Salaam. Africa50 est une plateforme panafricaine de financement des infrastructures, et l’East African Community, dont le siège est à Arusha, en Tanzanie, pousse elle aussi l’intégration numérique régionale. Dans ce contexte, la réforme tanzanienne dépasse la simple mise à jour juridique : elle touche à la place du pays dans la compétition de l’Afrique de l’Est pour les projets technologiques et les services numériques.

Des lois existantes, mais un environnement encore jugé perfectible

Le ministre tanzanien des Affaires constitutionnelles et juridiques, Juma Homera, a indiqué que plusieurs textes seraient revus, notamment ceux sur les transactions financières numériques, le commerce électronique, le droit des sociétés et les partenariats public-privé. Il a aussi expliqué que le gouvernement veut traduire ses lois en kiswahili, afin de les rendre plus accessibles au public. L’objectif est simple : rapprocher le droit des entrepreneurs, des citoyens et des administrations.

Cette séquence intervient alors que la Tanzanie reconnaît elle-même des blocages persistants. Lors de la présentation de MKUMBI II, son deuxième plan de réforme de l’environnement des affaires, le gouvernement a évoqué 56 obstacles réglementaires et structurels à l’investissement privé. Un document officiel de préparation du plan souligne aussi que les procédures, la coordination institutionnelle et les délais de règlement des litiges pèsent encore sur l’activité économique.

Le constat n’est pas isolé. Le rapport 2025 sur le climat de l’investissement du département d’État américain attribue à la Tanzanie un score de 1,25 sur 5 pour la transparence de la gouvernance réglementaire. Le même document place le Kenya à 3,25 sur 5 dans la comparaison citée. Ce type d’indicateur ne dit pas tout d’un pays, mais il pèse dans la perception des investisseurs, surtout dans les secteurs où la vitesse d’exécution et la sécurité juridique comptent autant que la taille du marché.

Le numérique tanzanien avance, mais il demande une charpente plus solide

La Tanzanie n’est pourtant pas partie de zéro. Le Parlement a déjà fait état d’un cadre comprenant la loi sur les cyberinfractions de 2015, la loi sur les transactions électroniques de 2015 et la loi sur la protection des données personnelles de 2022. Les autorités ont aussi indiqué travailler à une stratégie nationale de commerce électronique, ainsi qu’à une stratégie d’économie numérique 2024-2034. Autrement dit, le chantier existe déjà ; il s’agit désormais de le rendre plus cohérent et plus prévisible.

Sur le terrain, cette évolution peut changer beaucoup de choses. Pour les grandes entreprises, des règles plus claires sur les sociétés, les paiements numériques et les PPP, c’est moins d’incertitude au moment de structurer un projet. Pour les jeunes pousses, c’est aussi un enjeu d’accès au marché, de protection des données et de confiance des clients. Pour l’administration, enfin, la traduction des textes en kiswahili peut réduire la distance entre la norme et son application, ce qui est un point souvent sous-estimé dans les réformes de l’investissement.

Le gouvernement tanzanien sait qu’il se compare à des voisins qui ont déjà bâti une réputation de places numériques plus lisibles, en particulier le Kenya et le Rwanda. Cette concurrence n’est pas qu’une affaire d’image. Elle influe sur le choix des sièges régionaux, des centres de données, des fintechs et des plateformes qui arbitrent entre plusieurs capitales de la région. Dans l’Afrique de l’Est, la bataille se joue désormais autant dans les codes de loi que dans les incubateurs.

Une réforme locale, mais avec une portée régionale

La portée du dossier dépasse la Tanzanie. L’EAC pousse un marché numérique plus intégré, avec une stratégie e-commerce, des travaux sur les paiements transfrontaliers et un cadre sur les flux de données. Si Dar es Salaam aligne davantage ses règles sur cette dynamique, le pays peut mieux s’insérer dans les chaînes régionales de services numériques. S’il tarde, il risque au contraire de voir certains projets migrer vers des juridictions perçues comme plus rapides et plus lisibles.

La dimension continentale est tout aussi nette. Africa50 défend l’idée qu’un cadre réglementaire prévisible reste une condition essentielle pour attirer les capitaux privés dans les infrastructures africaines. Or le numérique fait désormais partie de ces infrastructures au même titre que l’énergie ou les transports. La Tanzanie veut donc envoyer un signal à la fois aux investisseurs, aux partenaires régionaux et aux institutions continentales : elle entend moderniser ses règles sans renoncer à la maîtrise de son agenda économique.

La suite se jouera dans le détail des textes, dans la qualité des consultations et dans la vitesse d’exécution. Un projet de réforme peut séduire sur le papier. Il ne convainc vraiment que lorsque les entreprises, les administrations et les citoyens constatent que les procédures sont plus simples, les délais plus courts et les règles plus cohérentes. C’est là que la Tanzanie testera, dans les mois à venir, la crédibilité de sa promesse numérique depuis Dodoma jusqu’aux marchés régionaux de l’Afrique de l’Est.