À Linguère et Kounghéul, l’électricité se joue désormais aussi dans les batteries
Au Sénégal, la question n’est plus seulement de produire plus d’électricité. Elle est aussi de savoir comment la rendre disponible au bon moment, malgré l’irrégularité du soleil et la pression sur un réseau déjà sollicité. C’est dans cette logique que Senelec multiplie les projets solaires avec stockage, une option qui change la donne pour la stabilité du système électrique et pour le coût réel du kilowattheure.
Le signal est clair : la transition énergétique sénégalaise ne repose plus uniquement sur de grandes centrales raccordées au réseau. Elle s’appuie désormais sur des installations hybrides, capables de produire le jour et de lisser l’alimentation grâce à des batteries. Ce choix répond à un besoin très concret pour Dakar, les pôles secondaires et les zones plus éloignées : sécuriser l’approvisionnement sans dépendre exclusivement des centrales thermiques ou des importations d’énergie.
Un empilement de projets qui dessine une stratégie nationale
Le 11 août, à Shenzhen, Senelec et Huawei ont signé un protocole d’accord portant sur deux centrales photovoltaïques de 50 MW chacune, à Linguère et à Koungheul, avec 30 MW/90 MWh de stockage prévu. Le coût, le financement et le calendrier n’ont pas été rendus publics. Cet accord prolonge une coopération déjà engagée entre Senelec, China National Technical Import and Export Corporation et Huawei, après la signature, en juillet 2025, de deux contrats pour des centrales de même puissance, cette fois dans un schéma EPC+F, c’est-à-dire conception, fourniture, construction et financement intégrés.
La séquence n’est pas isolée. Le 10 avril 2026, le ministère sénégalais de l’Énergie a annoncé la pose de la première pierre de la centrale solaire hybride de Linguère, d’une puissance de 50 MW couplée à 30 MW/90 MWh de batteries. L’événement a réuni le ministre Birame Souleye Diop, les autorités de Louga, Senelec, des représentants de Huawei et de l’ambassade de Chine. Quelques jours plus tard, APS a confirmé le démarrage effectif des travaux à Warkhokh, dans le département de Linguère.
Dans le même temps, Senelec a publié un appel d’offres portant sur 500 MWc de solaire supplémentaires, associés à 100 MW/400 MWh de stockage, répartis entre Linguère et Kolda. Le détail publié sur ses marchés indique une composante de 200 MWc avec 40 MW/160 MWh à Linguère et 300 MWc avec 60 MW/240 MWh à Kolda. Cette trajectoire montre que le stockage n’est plus un ajout marginal ; il devient une brique centrale de la planification électrique du pays.
Ce que ce virage change pour les Sénégalais
Pour Senelec, le stockage répond à un défi technique majeur : intégrer davantage d’énergies renouvelables sans fragiliser le réseau. Le solaire produit au moment où l’ensoleillement est élevé, pas forcément au moment où la demande grimpe. Les batteries permettent de décaler une partie de cette production et d’éviter les à-coups. Cela peut réduire les coupures, améliorer la qualité de service et limiter le recours aux centrales les plus coûteuses à faire tourner.
Pour les ménages et les entreprises, l’enjeu est plus direct. Une production mieux pilotée peut, à terme, alléger la facture du système électrique et soutenir une alimentation plus régulière, notamment pour les activités artisanales, commerciales et industrielles qui dépendent d’une tension stable. Dans un pays où l’économie formelle et l’économie informelle consomment souvent au même réseau, la fiabilité compte autant que la quantité produite.
La région de Louga, où se trouve Linguère, gagne aussi un rôle énergétique plus visible. Ce n’est pas anodin. Les infrastructures de production ne se concentrent pas uniquement autour de Dakar ou des grands centres côtiers. Le Sénégal place des équipements stratégiques dans l’intérieur du territoire, ce qui peut créer des emplois temporaires, des besoins en maintenance et une activité de sous-traitance locale. À Kolda, dans le sud du pays, la dynamique est similaire. Le projet solaire de NEA Kolda, porté par AXIAN Energy, a atteint son closing financier le 31 mars 2026 pour une centrale de 60 MW associée à 72 MWh de batteries, après un démarrage des travaux lancé en mai 2025. AXIAN indique que c’est le plus grand projet photovoltaïque avec stockage d’Afrique de l’Ouest.
Cette montée en puissance s’inscrit aussi dans un cadre politique plus large. Le gouvernement sénégalais parle désormais de souveraineté énergétique, un objectif qui consiste à mieux maîtriser la production, les importations de carburants et la facture de l’électricité. Dans ce contexte, la stratégie de Senelec sert autant la technique que la politique publique.
La présence chinoise, un levier puissant mais aussi une dépendance à surveiller
Le rôle de Huawei dans ces projets s’inscrit dans une présence plus large des entreprises chinoises dans les renouvelables africaines. Le continent a importé 18,8 GW de panneaux solaires chinois en 2025, soit 48 % de plus qu’en 2024, selon l’analyse d’Ember relayée par plusieurs médias spécialisés. Dix pays africains, dont le Sénégal, ont importé plus de 300 MW de panneaux sur l’année. Cette poussée confirme que la montée du solaire africain passe encore, en grande partie, par les chaînes industrielles chinoises.
Cela ouvre des possibilités rapides de déploiement. Les équipements sont disponibles, les coûts restent compétitifs et les délais peuvent être plus courts que ceux de filières encore peu industrialisées en Afrique. Mais cette facilité a un revers : la dépendance technologique. Quand les panneaux, l’électronique de puissance, une partie des batteries et parfois même l’ingénierie proviennent du même écosystème, la marge de manœuvre locale demeure limitée.
Le Sénégal se trouve donc à un carrefour intéressant. D’un côté, il accélère sa transition et diversifie son mix électrique. De l’autre, il doit veiller à ne pas confondre vitesse d’exécution et autonomie stratégique. C’est là que la lecture africaine du dossier compte : l’enjeu n’est pas seulement d’attirer des capitaux ou des fournisseurs, mais de renforcer un système électrique capable de durer, de se former localement et de mieux servir les usagers.
La suite se jouera sur plusieurs échéances : la mise en œuvre des projets déjà lancés, l’attribution effective des 500 MWc supplémentaires, et la capacité de Senelec à faire passer ces annonces du protocole au raccordement. À l’échelle ouest-africaine, le Sénégal confirme ainsi une tendance lourde : le solaire n’avance plus seul. Il avance avec le stockage, le financement structuré et des partenariats industriels qui redessinent la carte énergétique du continent.