Un signal de plus pour la filière graphite tanzanienne
En Tanzanie, le graphite n’est plus un simple sujet de géologues. Il est devenu un dossier de souveraineté industrielle. À mesure que la demande mondiale se déplace vers les batteries et le stockage d’énergie, le pays d’Afrique de l’Est voit se multiplier les projets miniers, les annonces de ressources et les discussions sur la transformation locale. Le dernier signal vient du projet Morogoro, à l’ouest de Dar es Salaam, où des travaux d’exploration ont confirmé un nouveau potentiel dans une zone déjà suivie de près par les autorités tanzaniennes.
Le contexte régional compte autant que le sous-sol. La Tanzanie appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, un espace où les États cherchent à mieux capter la valeur ajoutée des minerais stratégiques, au lieu de se limiter à l’extraction. Dans le même temps, la concurrence entre pays producteurs s’intensifie en Afrique australe et orientale, sur fond de transition énergétique mondiale et de chaînes d’approvisionnement encore très concentrées. L’enjeu, pour Dodoma, n’est donc pas seulement de produire davantage, mais de transformer davantage sur place.
Ce que montre la découverte de Morogoro
Selon les résultats publiés par InVert Graphite Limited, la ressource identifiée sur le projet Morogoro atteint 2,56 millions de tonnes de graphite contenu. Elle est classée pour l’instant en catégorie inférée, c’est-à-dire une estimation encore préliminaire, fondée sur des données géologiques qui devront être renforcées par des forages et des analyses supplémentaires. La société indique aussi que les travaux d’exploration ont mis en évidence des zones minéralisées continues sur environ deux kilomètres et qu’une nouvelle campagne de forage doit suivre pour augmenter le niveau de confiance dans le gisement.
Cette annonce ne sort pas de nulle part. Le dossier Morogoro est déjà intégré à un portefeuille tanzanien plus large, dans lequel figurent plusieurs projets de graphite à différents stades de développement. Le ministère tanzanien des Mines rappelle que le pays disposerait de plus de 18 millions de tonnes de réserves de graphite, principalement dans les régions de Lindi, Morogoro et Tanga. Les autorités ont aussi mis en avant la montée en puissance d’autres sites, notamment Mahenge, Epanko, Chilalo et Bunyu, ce qui confirme que la Tanzanie avance vers une véritable carte nationale du graphite.
La localisation du projet renforce son intérêt. InVert présente Morogoro comme un actif proche d’infrastructures existantes, avec un accès relativement favorable aux routes, au rail et au port de Dar es Salaam. Dans un secteur minier où le coût du transport pèse lourd sur la rentabilité, cette proximité n’est pas un détail. Elle peut faire la différence entre un projet prometteur sur le papier et une mine réellement exportable, puis potentiellement transformable localement.
Une ressource stratégique, mais un marché encore fragile
Le graphite est devenu essentiel dans les batteries lithium-ion, mais aussi dans certains usages industriels de stockage d’énergie. L’Agence internationale de l’énergie note que la demande mondiale de graphite poursuit une trajectoire de hausse marquée dans les scénarios de transition, avec un doublement attendu d’ici 2040 dans son scénario central. Elle souligne aussi que les chaînes de valeur restent dominées par quelques producteurs et surtout par un nombre très restreint d’acteurs de raffinage. Autrement dit, posséder la ressource ne suffit pas : il faut aussi savoir la traiter, la purifier et la vendre dans de bonnes conditions.
Cette réalité est décisive pour la Tanzanie. Le pays figure déjà parmi les producteurs africains les plus visibles sur le graphite. Les données disponibles de l’AIE et du US Geological Survey montrent que la production tanzanienne a nettement progressé, même si l’ordre exact des positions peut varier selon les années et les méthodologies. Le signal est clair : la Tanzanie n’est plus un acteur périphérique. Elle entre dans le groupe des pays capables de peser sur une matière première devenue critique pour l’industrie énergétique mondiale.
Mais l’abondance géologique ne garantit pas une montée en puissance automatique. Les projets avancent par étapes, et beaucoup dépendent encore de la levée de financements, des études de faisabilité, des permis, des infrastructures et de l’acceptabilité locale. C’est le cas à Morogoro comme ailleurs. La récente séquence autour des dossiers graphite dans le pays montre d’ailleurs que l’État pousse désormais les opérateurs à accélérer, tout en cherchant à sécuriser sa part économique via les règles minières nationales.
Ce que le dossier change pour la Tanzanie et pour la région
Pour les autorités tanzaniennes, la question n’est pas seulement celle du tonnage. Elle touche à l’emploi local, aux recettes publiques, à la balance commerciale et au contenu local. Si les projets restent limités à l’extraction brute, la valeur se concentre ailleurs. En revanche, si la transformation progresse sur place, la chaîne de valeur peut profiter à des sous-traitants, des transporteurs, des ingénieurs, des laboratoires et des ateliers industriels. C’est là que se joue la différence entre une rente minière classique et une stratégie de développement.
Les populations proches des sites, elles, attendent des effets très concrets. Elles regardent d’abord les emplois, puis les compensations foncières, l’accès aux routes, l’eau, l’électricité et la stabilité des relations avec les entreprises. Dans plusieurs projets graphiques tanzaniens, l’État a déjà rappelé que les investisseurs doivent lancer les travaux sans retard excessif. Ce rappel traduit une évolution politique nette : Dodoma veut des projets visibles, mais aussi des bénéfices plus lisibles pour les territoires producteurs.
À l’échelle régionale, la Tanzanie cherche aussi à se distinguer. Dans la Communauté d’Afrique de l’Est, elle peut devenir un fournisseur important de graphite brut ou semi-transformé, à condition de tenir le rythme des investissements. Plus largement, le dossier rejoint le débat africain sur les minerais critiques : comment éviter que la transition énergétique mondiale reproduise les vieux schémas d’exportation de matières premières sans industrialisation locale ? L’AIE insiste désormais sur l’intérêt économique d’un traitement régional et local des minerais stratégiques, ce qui donne à la Tanzanie une fenêtre d’opportunité réelle, mais étroite.
La suite se jouera donc sur deux calendriers. Celui de l’exploration d’abord, avec les forages annoncés à Morogoro pour consolider la ressource. Puis celui de l’exécution, avec les décisions de financement, de construction et de transformation. Si la Tanzanie réussit cette séquence, elle pourra s’imposer non seulement comme producteur africain de graphite, mais comme acteur de la chaîne de valeur qui entoure désormais ce minerai stratégique.