À Kigali, Bamako défend une sécurité pensée en Afrique
Dans le Sahel, la question n’est plus seulement de savoir qui tire, mais qui décide. Pour le Mali, la réponse passe désormais par une idée simple : une sécurité africaine doit d’abord s’appuyer sur des moyens africains, des choix africains et des chaînes de commandement africaines. C’est dans cet esprit que le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a pris la parole à Kigali, au Rwanda, lors de la deuxième session de la Conférence internationale sur la sécurité en Afrique, connue sous le nom d’ISCA.
Le rendez-vous rwandais n’est pas anodin. L’ISCA se présente comme une plateforme dédiée au dialogue et aux solutions de sécurité conçues sur le continent. Kigali a déjà accueilli une première édition en 2025, et le Rwanda met en avant ce forum comme un espace d’échanges de haut niveau sur les menaces émergentes, des conflits armés aux technologies militaires autonomes. Dans ce cadre, la prise de parole du chef de la diplomatie malienne s’inscrit dans une séquence politique plus large : celle d’un Sahel qui cherche à redéfinir ses alliances, ses méthodes et ses marges de manœuvre.
Le message de Bamako : ne plus subir les technologies ni les dépendances
Selon les éléments publiés autour de l’intervention, Abdoulaye Diop a défendu une souveraineté de sécurité qui ne se limite pas à l’achat d’équipements. Il a mis l’accent sur la capacité à concevoir, produire, utiliser et maintenir les systèmes modernes, y compris ceux liés aux drones, à l’intelligence artificielle et aux systèmes autonomes. L’idée est claire : un État qui dépend entièrement d’autres puissances pour se former, s’équiper et réparer ses outils militaires reste vulnérable, même lorsqu’il dispose d’armements récents.
Ce discours rejoint une ligne constante de la diplomatie malienne depuis la transition. Bamako insiste sur la souveraineté, la diversification des partenariats et la réappropriation des fonctions régaliennes. Cette position n’est pas purement idéologique. Elle répond à une expérience concrète : les autorités maliennes présentent la lutte contre les groupes armés comme un combat de longue durée, marqué par des attaques répétées, des pressions transfrontalières et un rapport de force mouvant au nord comme au centre du pays.
Le ministre a aussi replacé la sécurité dans la coopération entre États africains. À ses yeux, la réponse ne peut pas rester enfermée dans les frontières nationales. Elle doit passer par des cadres régionaux capables d’agir vite, de partager du renseignement et de mutualiser les moyens. Dans le cas du Mali, cette logique est aujourd’hui portée par la Confédération des États du Sahel, ou AES, qui rassemble le Burkina Faso, le Mali et le Niger.
L’AES, laboratoire politique et militaire du Sahel
La Confédération des États du Sahel a pris forme après le retrait des trois pays de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, sur fond de tensions politiques et sécuritaires. Depuis, Bamako, Ouagadougou et Niamey cherchent à bâtir leurs propres instruments de défense et de coordination. La Force unifiée de l’AES a reçu son étendard à Bamako le 20 décembre 2025, lors d’une cérémonie officielle, marquant son entrée en service opérationnel selon les autorités de la Confédération.
Les chiffres avancés sur cette force varient selon les communiqués et les bilans de presse, ce qui invite à la prudence. Des éléments concordants indiquent toutefois qu’elle a démarré autour de 5 000 hommes, avec un état-major intégré, avant d’afficher un objectif d’élargissement progressif. Le siège de coordination a été présenté comme installé à Niamey. L’enjeu n’est pas seulement symbolique. Il s’agit pour les trois États de démontrer qu’une architecture régionale peut exister en dehors des cadres traditionnels ou des financements extérieurs.
Cette trajectoire traduit aussi une rupture politique. La disparition du G5 Sahel comme cadre de sécurité régionale, puis la recomposition institutionnelle autour de l’AES, ont laissé place à une logique plus resserrée, plus politique aussi. Dans cette nouvelle grammaire, le Mali met en avant sa propre expérience et sa capacité à tenir un discours de rupture avec la dépendance stratégique. Mais cette autonomie proclamée devra encore prouver son efficacité sur le terrain, dans un espace où les groupes armés gardent des capacités d’adaptation élevées.
Une crise malienne qui dépasse les frontières
Le contexte sécuritaire reste lourd. Les attaques coordonnées du 25 avril 2026, revendiquées par le JNIM et menées avec le Front de libération de l’Azawad selon plusieurs sources, ont touché plusieurs zones du pays, de Bamako à Kidal, en passant par Gao, Mopti et Sévaré. L’ONU a décrit une dégradation brutale de l’environnement sécuritaire à la fin d’avril, tandis que des observateurs indépendants ont souligné l’ampleur des impacts sur les civils et sur l’autorité de l’État.
Dans ce contexte, le discours de Kigali vise autant les partenaires africains que les opinions publiques du continent. Il dit quelque chose de plus large : la sécurité sahélienne ne peut plus être pensée seulement en termes d’assistance extérieure, de formation importée ou de matériels achetés ailleurs. Elle touche désormais à l’industrie, au renseignement, au numérique et à la maîtrise des systèmes autonomes. C’est aussi pour cela que le Mali cherche à faire de l’AES un espace de décision politique autant qu’un cadre militaire.
La portée continentale est nette. L’Union africaine reste attentive au dossier malien, malgré la suspension du Mali de ses activités depuis 2021. Dans le même temps, l’organisation continentale et plusieurs forums africains continuent de rappeler que la stabilité du Sahel concerne toute l’Afrique de l’Ouest, mais aussi les routes commerciales, les mobilités humaines et les équilibres politiques du continent. À court terme, c’est donc la capacité du Mali et de ses voisins de l’AES à transformer une doctrine de souveraineté en résultats concrets qui retiendra l’attention.
À Kigali, Bamako n’a pas seulement parlé d’armes. Il a parlé de chaîne de valeur, de décision et de maîtrise. C’est là que se joue, pour le Mali comme pour une partie du Sahel, la prochaine bataille : celle de la souveraineté sécuritaire, mais aussi de sa crédibilité.