Un signal utile pour le West Nile, mais un test pour le réseau ougandais
Dans le nord-ouest de l’Ouganda, l’électricité ne se résume pas à une question de production. Elle touche aussi la stabilité du réseau, le coût des coupures et la capacité des zones périphériques à attirer des activités économiques. La mise en injection de la centrale solaire Ituka apporte donc plus qu’un mégawatt de plus. Elle rappelle qu’une ligne électrique ne vaut que si l’énergie peut circuler jusqu’aux territoires qui en ont besoin.
Le West Nile reste une zone stratégique. Il borde le Sud-Soudan et la République démocratique du Congo, tout en étant longtemps resté en marge du réseau national. Son raccordement à la grille ougandaise, via la ligne 132 kV Kole-Gulu-Nebbi-Arua, a marqué une étape importante en 2024. Avant cela, la région dépendait beaucoup de solutions locales et d’une offre souvent fragile.
Ce que change Ituka dans un paysage électrique déjà sous tension
Ituka est une centrale solaire de 24 MWp, développée à Madi Okollo par AMEA Power, via sa filiale Ituka West Nile Uganda Limited. Le projet comprend une sous-station 33/132 kV et un contrat d’achat d’électricité avec Uganda Electricity Transmission Company Limited, l’opérateur public du transport d’électricité. Le site avait été présenté comme le premier projet solaire utilitaire connecté au réseau dans le West Nile.
L’enjeu technique est clair. L’Ouganda a terminé 2025 avec environ 2 098,2 MW de capacité installée, dont 4,2 % seulement issus du solaire. Dans le même temps, la demande de pointe atteignait 1 345,3 MW en décembre 2025. Le pays dispose donc d’un excédent de capacité sur le papier. Mais cette moyenne nationale masque des poches de tension, surtout quand le réseau de transport, les sous-stations et les lignes locales ne suivent pas au même rythme.
La question centrale n’est donc pas seulement de produire plus. Elle est d’absorber mieux. L’Autorité de régulation de l’électricité a d’ailleurs publié en 2025 des mesures transitoires pour les projets solaires et éoliens raccordés au réseau, en rappelant la nécessité de préserver la stabilité et la sécurité du système. Elle a aussi abaissé de 250 MW à 200 MW le plafond technique d’absorption des énergies variables, après une hausse récente de la demande de pointe. C’est un signal fort : l’Ouganda accueille les renouvelables, mais il doit encore muscler son intégration réseau.
Pour le West Nile, l’arrivée d’Ituka peut améliorer la qualité de service et réduire la dépendance à des solutions plus coûteuses. Pour les ménages, cela signifie moins d’interruptions et un meilleur accès à une électricité plus régulière. Pour les petites entreprises, les ateliers, les commerces et les services publics, cela peut limiter les pertes liées aux coupures et soutenir la continuité d’activité. Pour l’État, c’est aussi un test de crédibilité : l’électrification des régions enclavées ne se mesure pas seulement au nombre de mégawatts installés, mais à la fiabilité réelle du courant au bout des lignes.
Une pièce de plus dans la transition énergétique de l’Afrique de l’Est
Le projet s’inscrit dans une dynamique plus large, en Ouganda comme dans la région de l’Afrique de l’Est. Le pays reste dominé par l’hydroélectricité, mais il diversifie progressivement son mix, avec une place croissante accordée aux investissements privés et aux renouvelables. Cette orientation compte aussi pour la Communauté d’Afrique de l’Est, où les interconnexions régionales, l’industrialisation et la sécurité énergétique avancent ensemble. Un projet comme Ituka n’est pas seulement local : il montre comment des marchés périphériques peuvent être intégrés à une architecture électrique nationale et régionale plus cohérente.
Le précédent du West Nile est instructif. Une fois raccordée au réseau national, la région a pu bénéficier d’un meilleur évacuation de l’électricité issue de plusieurs installations, tout en réduisant sa dépendance à des moyens isolés. Mais l’histoire ne s’arrête pas à la construction d’une ligne ou à la mise en service d’une centrale. Il faut ensuite entretenir les infrastructures, gérer les pointes de demande et financer les renforts de transport. Sinon, les nouvelles capacités restent sous-utilisées, alors même qu’elles existent physiquement.
À l’échelle continentale, Ituka illustre une tendance désormais visible dans plusieurs pays africains : le solaire n’est plus seulement une technologie d’appoint. Il devient un outil de maillage territorial, surtout dans les zones où le réseau historique a progressé par étapes. L’enjeu, pour les gouvernements comme pour les opérateurs, est de passer d’une logique d’annonces de capacité à une logique de livraison effective, fiable et équitable. En Ouganda, le vrai sujet des prochains mois sera donc moins la taille du parc que la manière dont Kampala, le West Nile et les autres régions seront réellement alimentés.